Dédale à son fils : “Icare, je t’exhorte à prendre le milieu des airs. Si tu descends trop bas, la vapeur de l’onde appesantira tes ailes. Si tu voles trop haut, le soleil fondra la cire qui les retient.”
Ovide, Les Métamorphoses, VIIIe siècle après J.-C.
5 384 dollars : c’est le cours de la tonne de cuivre sur le London Metal Exchange (LME) en ce début du mois de juin. Depuis son point bas de 2 765 $/t atteint le 24 décembre 2088, l’envolée magistrale du métal orangé — +95% à ce jour ! — laisse loin derrière tous ses concurrents. Mais attention : ce rebond à l’accent chinois va bien vite en besogne.
Encore et toujours la Chine
En pleine récession, une telle hausse a de quoi surprendre alors que la demande de cuivre est l’une des plus sensibles à l’évolution du PIB : les industries électriques, électroniques, des transports et de la construction en absorbent plus de 80%.
Ainsi, il semble que le marché table sur une reprise aussi rapide que vigoureuse. Nombre d’indicateurs économiques plaident d’ailleurs en ce sens, notamment aux Etats-Unis et en Chine.
Réel ou fantasmé, le très attendu retour de la croissance n’explique pas tout. L’industrie de l’empire du Milieu non plus : aussi dynamique soit-elle, la consommation cuprifère chinoise ne représentait que 30% de la demande totale en 2008, et se tassait en fin d’année. Pourtant, la Chine est le facteur explicatif principal de la hausse actuelle. Une preuve ? Voyez par vous-même.

De l’annonce à la réalité
Rappelez-vous : au creux de l’hiver — et des cours des matières premières –, les autorités chinoises annonçaient la constitution de stocks stratégiques en tous genres pour soutenir leurs “champions” sidérurgiques, pour faire face aux conséquences de leur plan de relance tout en réduisant leur exposition au dollar.
Le cuivre avait déjà une longueur d’avance : depuis octobre, les premières rumeurs de stocks “sino-cuprifères” évoquaient des achats de 900 000 t de métal, soit 5% de l’offre mondiale de 2008 (en données ICSG).
A la manoeuvre : le Bureau des réserves de l’Etat (BRE)
Il aurait entamé ses emplettes en décembre ou en février. Son premier objectif de 300 000 t serait aujourd’hui atteint.
Seconde étape : de 600 000 à 900 000 t supplémentaires, ce qui confirmerait — façon de parler — notre rumeur d’octobre.
Depuis avril, le BRE achèterait un peu moins. De nouveaux entrepôts seraient en cours de construction…
Des stocks stratégiques, mais pas de statistiques
Les chiffres ci-dessus sont largement repris par des brigades de courtiers, des bataillons d’analystes, des régiments médiatiques et même les forces spéciales de la presse (officielle) chinoise du China Daily. Pourtant, l’usage immodéré que nous faisons du conditionnel ne vous aura pas échappé.
Non pas que nous doutions de l’existence de ces stocks. Les records absolus atteints par les importations ces derniers mois, en plein ralentissement conjoncturel, sont plutôt probants.
Mais voilà : personne ne dispose de la moindre statistique sur les stocks du BRE, et les analystes de Fortis estiment que ceux de cuivre sont les moins transparents de tous — ce qui n’est pas peu dire.
Le BRE garde en mémoire le cas de Liu Qibing, un de ses traders qui lui fit perdre en 2005 plusieurs centaines de millions de dollars, une fois éventées ses positions directionnelles sur le cuivre.
Spéculation, fondamentaux : tout pousse le cuivre à la hausse
Le Bureau a retenu la leçon et ne laisse absolument rien filtrer. Restent les rumeurs. Toujours selon Fortis, “le BRE a été bien plus actif sur le marché [du cuivre] qu’il ne l’est généralement admis“. Dans tous les sens !
Savez-vous ce qui se disait à Shanghai, fin mai ? Que le BRE revendait la bagatelle de 50 000 t de cuivre, histoire de prendre des bénéfices. L’obscure officine chinoise n’aurait donc pas renoncé à une autre de ses habitudes : le trading. Allez donc vous faire une idée des tendances dans un marché pareil !
Certes, il n’y a pas que le BRE dans la vie. Très sensibles au prix, les “scrapes” (le cuivre recyclé, 15% de l’offre globale l’an dernier) se sont évaporés fin 2008, et reviennent tout juste. Les amateurs de cuivre de seconde main ont dû se rabattre sur du métal primaire. Et voilà que les investisseurs sont de retour sur les matières premières, et qu’ils jouent la hausse.
[NDLR : N'oubliez pas que le gouvernement chinois a annoncé un plan de relance de 580 milliards dollars à mettre en place avant fin 2010 ! Ces milliards iront essentiellement à un secteur bien particulier ! Pour connaître les valeurs qui se bonifieront et les acquérir dès aujourd'hui : il suffit de suivre le guide...]
La baisse des stocks de cuivre sur le LME : un mirage ?
Tout cela chauffe à blanc le (relativement) jeune marché du cuivre chinois. A tel point que la dernière mode de Shanghai est de jouer sur la différence de prix entre le LME (5 265 $/t ce 11 juin) et le SHFE, son équivalent à Shanghai (41 180 yuans la tonne, soient 6 030 $).
Cette particularité incite les négociants à arbitrer leurs stocks du LME — dotés de centaines d’entrepôts partout dans le monde — vers le SHFE pour encaisser la différence. Voilà qui apporte un autre éclairage sur le recul des stocks du LME, passés de 548 000 à 295 000 t en trois mois.
“Symptomatique d’un marché chinois surapprovisionné“
En outre, les stocks chinois s’envolent alors que la presse rapporte le manque d’entrain des industriels. Le très respecté régulateur chilien du cuivre, la Cochilco, écrivait le 5 juin que “plus de 90% des retraits [des stocks de marché, soit –12 300 tonnes pour le LME sur la semaine, NDLR] étaient destinés au SHFE [+15 200 tonnes, NDLR]“.Les stocks de Shanghai ont donc décollé de… 50,5% lors de la semaine du 5 juin, à 45 480 tonnes. “Symptomatique d’un marché chinois surapprovisionné“, tranche la Cochilco.
Quelles perspectives de prix pour le cuivre ?
Terminons avec quelques prévisions. Fin mai, les analystes de l’agence Standard & Poor’s voyaient le cuivre revenir sous peu à 3 800 $/t. Le 8 juin, les
Australiens de la banque Macquarie tablaient sur une correction à 3 500/4 000 $/t. Que disaient ceux de Fortis ? 3 700-4 850 $/t.
Vous m’objecterez qu’il ne s’agit que de prévisions bancaires. Mais trois des 10 premiers mineurs de cuivre viennent eux aussi de tenir des propos similaires. Le 1er juin, le Polonais KGHM tablait sur 3 800 $/t. Que déclare le patron de l’Américain Freeport-McMoRan, Richard Adkerson ? “En observant des statistiques comme la production industrielle et le PIB, on peut se faire une idée de la demande mondiale de cuivre. La reprise n’est pas encore arrivée“, commente-t-il, avant d’ajouter : “la Chine est robuste, mais pour que nous retrouvions un marché du cuivre solide, il faudra que la demande fondamentale des pays développés se reprenne.”
La parole à Bret Clayton, patron du géant minier australo-britannique Rio Tinto : “la hausse des prix n’est pas forcément soutenue par une demande fondamentale (…) De notre point de vue, il existe un risque baissier sur les prix du cuivre pour les six à neuf prochains mois“.
A l’approche de l’été, le cuivre serait-il sur le point de se brûler les ailes ?


