Poursuivons notre analyse sur le marché du riz. Pour notre spécialiste, le riz ne manque pas. Il y en a partout… sauf sur le marché du négoce international ! Aucuns des fondamentaux n’expliquent donc les prix hallucinants atteints par le riz récemment.
A qui profite la hausse du cours ? Suivez-moi…
Le marché du riz est depuis quelques mois désorienté.
La demande des pays asiatiques importateurs est insatisfaite
Les grands importateurs asiatiques sont insatisfaits. Les Philippines "n’arrivent pas à acheter de riz : le dernier appel d’offres de 600 000 tonnes (t) a été annulé, faute de combattants", note Jean-Pierre Brun. Les Philippines ont alors demandé 200 000 t au gouvernement thaïlandais et ont annoncé de nouveaux appels d’offres par tranches de 150 000 t, en juin. Le Vietnam, son premier fournisseur, joue un jeu trouble : Hanoï a annoncé l’interdiction de ses exportations. En fait, il ne s’agit que des exportations privées, pas de celles organisées par l’Etat.
Aléas climatiques et politiques : le doute s’installe
Reste le cas du Myanmar (Birmanie) : selon notre expert, cet état exportait de l’ordre de 700 000 t de riz par an. Après le cyclone qui vient de ravager le pays, Jean-Pierre Brun se demande si le Myanmar ne risque pas, cette année, d’importer jusqu’à 1 Mt, ce qui devrait peser sur le marché.
Prenons enfin le cas de l’Inde, qui a interdit toute exportation de riz afin de reconstituer son stock de report. C’est aujourd’hui chose faite, selon M. Brun, ce stock étant passé de 18 à 28 Mt. Mais New Dehli ne lève pas son interdiction pour autant… à cause des élections qui se profilent. En effet, si les exportations reprenaient, elles auraient lieu au prix du marché. Par ricochet, elles tireraient à la hausse les prix domestiques — inchangés depuis un an — et pourraient provoquer des troubles sociaux…
Le prix est une chose, la quantité disponible en est une autre
La lecture du prix ne donne qu’une vision parcellaire du marché du riz. Jean-Pierre Brun poursuit : "le prix est une chose, mais dans un marché tendu, il faut aussi considérer la quantité disponible.
Les Thaïlandais font ce qu’ils peuvent pour satisfaire la demande. Sur les quatre premiers mois de 2008, ils ont déjà exporté 4 Mt, contre 9 Mt pour tout 2007. C’est le seul pays qui n’a jamais bloqué ses frontières, ni instauré des quotas. Il continue de servir ses clients traditionnels". En somme, ce pays concentre l’offre.
Selon lui, cette année, "le volume échangé d’état à état va sans doute largement dépasser les 30% habituels" en raison des importations d’urgence de la part des pays africains et asiatiques. Nombreux sont les états producteurs (Inde, Vietnam…) qui ont instauré des barrières douanières sous le coup de la panique et de la peur de manquer, ce qui gêne les échanges commerciaux.
Rien de fondamental ne justifie les prix actuels
Jean-Pierre Brun estime que rien de fondamental ne justifie les prix actuels : "je ne sais pas s’il faut qualifier la situation actuelle de crise, de joyeuse cacophonie ou de spéculation folle. En tout cas, si spéculation il y a, elle n’est pas financière au sens propre du terme".
Le riz ne manque pas, mais il lui arrive de manquer sur le marché, en raison des restrictions aux échanges. Selon Jean-Pierre Brun, la catastrophe en Birmanie a renforcé la constitution de stocks et a conduit nombre d’états à acheter de grandes quantités de riz à des prix très élevés. Cette situation fait le jeu des producteurs privés des grands pays exportateurs.
Les producteurs feraient-ils de la rétention ?
Notre expert pense qu’il existe bien une spéculation, mais qu’elle concerne les producteurs. Il nous indique qu’"en Thaïlande aujourd’hui, en dépit d’un niveau élevé des ventes à l’étranger, les producteurs que je vais voir disposent de quantités énormes de riz, du sol au plafond ! Ils le vendent au jour le jour en limitant volontairement les volumes, mais la récolte abondante qui est rentrée voilà deux mois est prête à être vendue". Difficile de savoir quand. Sans aucun doute d’ici la prochaine récolte, puisqu’il faut bien déstocker avant de restocker.
Répondant à la question initiale (à qui profite la hausse du riz), Jean-Pierre Brun conclu en indiquant que selon lui, "on peut imaginer qu’une grosse partie de la hausse des prix revienne au pays d’origine, et tout spécialement au riziculteur". A commencer par ceux de Thaïlande et du Vietnam.


