Voici une matière première dont vous goûtez probablement tous les jours ! En décembre dernier, Isabelle Mouilleseaux vous exposait les fondamentaux du marché du café. Un petit-déjeuner organisé par Reuters le 25 avril dernier nous donne l’occasion de compléter ce tableau. Les conférenciers étaient deux praticiens confirmés : Robert Lamplé et Dominique Chauchereau, qui ont créé en 2001 leur propre société de courtage en café, Granea. Et ils avaient des choses à dire !
Matière première conviviale
Selon Dominique Chauchereau, "le café est convivial". On peut aussi lui appliquer d’autres adjectifs en "-al", comme colossal ou multinational : "deuxième matière première la plus négociée au monde après le pétrole, la production de café fait vivre 120 millions de personnes", indique M. Chauchereau. Après l’or noir, le café est la deuxième source de devises pour les pays en voie de développement : il est donc éminemment commercial. Ou encore infinitésimal, puisqu’à côté des grandes plantations, on compte pas moins de 25 millions de petits exploitants. Enfin, par les zones d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie où il est cultivé, le café est indubitablement tropical.
Difficile d’obtenir des chiffres sur le marché du café
Contrairement aux apparences, rien n’est simple dans le café ! On compte une bonne cinquantaine de pays producteurs qui cultivent tantôt de l’arabica, tantôt du robusta, et souvent les deux. La variété reste de mise : les arabicas du Brésil ne sont pas assimilables à ceux du Guatemala. Autre écueil : les pays tropicaux sont avares de publications statistiques. "Il est très difficile de connaître réellement les quantités produites et consommées", indique Robert Lamplé. Notre spécialiste s’en remet — faute de mieux, et avec réserves — aux chiffres de l’International Coffee Organization (ICO), créée en 1963 sous les auspices de l’ONU, et dont les membres concentrent 97% de la production mondiale. C’est toujours mieux que rien.
Impossible de s’entendre sur des unités claires
Les unités utilisées n’aident pas vraiment à y voir plus clair. Pour la pesée, la référence internationale est le sac de 60 kilos, sans doute car c’est ainsi que le Brésil conditionne son café. Mais tout le monde n’est pas d’accord sur la notion de sac : la Colombie, elle, exporte en sacs de 70 kilos, quand d’autres pays d’Amérique centrale utilisent des sacs de 69 kilos…
Même les bourses se concurrencent
Le prix s’exprime en cents par livre sur les deux principaux marchés à terme internationaux : l’Euronext-Liffe (filiale du New York Stock Exchange) de Londres, où se traite le robusta, et l’ICE américain de New York, qui traite surtout l’arabica. Mais l’ICE négocie depuis peu des robustas et son concurrent le Nymex-CME s’y est mis aussi, sans compter les nombreuses places locales ! Il en va de même pour les prix : par convention, les prix de Londres et New York s’expriment en cents par livre. Mais sur les marchés régionaux, on passe des dollars par tonne aux dollars par quintal (à la définition variable), en passant par une cotation par 50 kilos, etc. Autant dire que les courtiers ont intérêt à maîtriser la règle de trois — à la différence de certains de nos éminents politiciens !
Une production soumise aux caprices de dame Nature
En dépit du nombre de producteurs, le café reste une matière première concentrée. Trois pays s’adjugent la moitié de la production mondiale : le Brésil, le Vietnam et la Colombie. Si l’on prend les neuf premiers — en ajoutant notamment l’Indonésie, l’Ethiopie et l’Inde –, nous voilà à 80% d’une production qui atteignait 117 millions de sacs en 2007, selon l’ICO.
Voilà qui paraît simple, mais pas pour longtemps. A la différence des matières premières industrielles, la récolte de café est très variable. De 2002 à 2007, d’une année sur l’autre, elle décrit de parfaites dents de scies, avec des extrêmes allant de 105 à 127 millions. Pourquoi donc ?
Parce que la production est sujette aux aléas climatiques tropicaux. Ils sont imprévisibles, selon Robert Lamplé, à commencer par les gelées qui peuvent dévaster le Brésil. "Les dernières gelées importantes remontent à 1994 et 1995", indique-t-il, ce qui a entrainé une chute brutale de la contribution du numéro un mondial. "L‘effet sur le prix se fait sentir avec retard", ajoute-t-il : en 1997 dans les cas précités. Et évidemment, les caféiers sont également sensibles à la sécheresse.
La consommation des pays industrialisés augmente légèrement
De son côté, la consommation suit une tendance régulière qui tranche avec la production. L’ICO distingue deux ensembles :
D’abord, les importateurs. Le premier est l’Union européenne avec 40 millions de sacs par an, suivi des Etats-Unis (20 millions). Des chiffres stables dans ces deux zones où la consommation par tête à tendance à reculer, à la différence du numéro trois sur la liste, le Japon (7 millions de sacs).
Dans l’archipel, la demande augmente en raison de l’"occidentalisation" des habitudes alimentaires, caractérisées de surcroît par un certain goût du luxe : "le souci de qualité observé chez le consommateur japonais ne se retrouve nulle part ailleurs", note Robert Lamplé. Il se risque à l’extrapolation suivante : s’il prenait aux Chinois l’envie de déguster le café comme le font les Nippons, les conséquences sur le marché seraient "phénoménales"…
L’autoconsommation des pays producteurs s’envole
Vient ensuite l’"autoconsommation" des pays producteurs, qui dépasse maintenant les 30 millions de sacs et grimpe rapidement. Car les Brésiliens, par exemple, changent d’habitudes à mesure que leur niveau de vie progresse et sont de plus en plus nombreux à boire leur propre café, à hauteur de 15 millions de sacs par an, selon M. Lamplé. Ainsi le Brésil est-il devenu le deuxième consommateur de café derrière les Etats-Unis. C’est donc autant de sacs qui ne seront pas exportés. L’"autoconsommation" croissante des pays producteurs est l’un des soutiens de la hausse des cours du café.
Nous poursuivrons demain en analysant les autres grandes tendances du marché du café et l‘impact des spéculateurs sur le cours du petit noir.


