Des fortunes colossales furent bâties pendant la "vraie Grande Dépression"

Par Marc Mayor

Nous jouons "hors catégorie"
Une chose semble claire : les événements boursiers de 2008 font tomber la crise actuelle dans une autre catégorie que les pires moments des 40 dernières années.

Du coup, tant l’investisseur que le journaliste en conclut qu’il faut désormais comparer ce tsunami financier du XXIe siècle à la Grande Dépression post-1929. Faux, affirmais-je. Disséquons ensemble les racines du problème pour tenter de déterminer l’évolution future des matières premières, de l’inflation et du marché actions.

Dans une chronique récente, l’historien Scott Reynolds Nelson cherche les racines de la Grande Dépression dans des stocks trop abondants, une spéculation effrénée et l’incapacité de l’Allemagne à rembourser les dettes qu’on lui imposa suite à la Première Guerre mondiale, ce qui mena à une pression sur les réserves en or de la Grande-Bretagne.

Une économie en flux tendus
S’il est vrai que, pendant l’entre-deux-guerres, la plupart des industries ne disposaient ni de beaucoup d’indicateurs, ni d’outils leur permettant de réduire la production au fur et à mesure que la demande déclinait, aujourd’hui, nous sommes au contraire en flux tendus.

Ainsi, les stocks ont été réduits quasiment à néant dans la plupart des secteurs, à l’exception peut-être de certains, comme la construction automobile. Du coup, on a moins à craindre la déflation, et les licenciements massifs et brutaux.

S’il est vrai qu’il y a eu un véritable excès de spéculation, on ne peut pas non plus dire qu’elle ait touché une grande partie de la population. Elle a été échaudée par l’éclatement de la nouvelle économie ; à moins que l’on ne considère que les problèmes actuels trouvent leurs racines dans la spéculation de l’époque…

La période fondatrice
Quant à l’or, plus aucun banquier (central ou non) n’y accorde plus la moindre importance ; même si tout l’or du monde devait disparaître, cela n’empêcherait personne de faire marcher la planche à billets ni à émettre un prêt. Ainsi, sur trois causes principales, on en retrouve au mieux une de commune entre 1929 et 2008.

Cela fait peu, sachant que la plupart des observateurs comparent notre crise à celle de 29. Une des raisons, c’est peut-être parce que peu connaissent d’autres périodes comparables, sauf quelques historiens. Pourtant la crise de 1873, que certains nomment la "vraie Grande Dépression", offre des parallèles saisissants avec notre époque.

En cette deuxième moitié du XIXe siècle, la France est gouvernée par Napoléon III, premier Président de la République française et dernier empereur français. Influencé par son séjour à Londres, l’homme décide de transformer Paris et d’en faire une grande capitale européenne, salubre et fonctionnelle. Les grandes gares, le nouveau Palais de Justice, le nouvel Hôtel-Dieu et le palais Garnier sont édifiés.

Une avalanche de nouveaux bâtiments
A l’Est, l’empereur François-Joseph inaugure de nombreux bâtiments somptueux à tours de bras, comme celui du Musikverein, où est donné le concert du Nouvel An à Vienne. A Berlin, Guillaume Ier d’Allemagne, cinquième roi de Prusse et plus tard premier empereur allemand voit, lui aussi, l’achèvement de beaux bâtiments comme l’ancienne Galerie nationale.

Et comme tous ces beaux messieurs avaient favorisé la création de nouvelles institutions de prêt, un peu comme George Bush Jr. avait fait comprendre aux émetteurs de crédits pour le premier logement qu’il seraient "couverts", l’Europe a connu une explosion de la construction non seulement municipale, mais aussi résidentielle.

Le prix des terrains et des maisons a pris l’ascenseur, les emprunteurs ajoutaient de nouvelles dettes aux anciennes, utilisant souvent un objet à moitié terminé comme garantie pour s’endetter davantage.

Les Etats-Unis, Chine de l’époque
Pourtant, les fondamentaux n’étaient pas solides. En effet, la Chine de l’époque, c’était les Etats-Unis, où les fermiers du Midwest produisaient du blé industriel bon marché, bien moins cher que la Russie et l’Europe.

Le krach vint en Europe en mai 1873, tandis que le Vieux Continent devait faire face à ce que l’on nomma plus tard l’invasion commerciale américaine. Un nouveau "superpouvoir" était né et menaçait le commerce européen et l’"european way of life".

Tandis que les établissements financiers fermaient leurs portes les uns après les autres, les banques saines décidèrent de s’asseoir sur leurs capitaux, ne sachant pas qui avait financé quoi.

Jay Cooke saute
Aux Etats-Unis, les Bourses sentirent l’orage arriver à l’automne 1873, avec les titres technologiques de l’époque, j’ai nommé les chemins de fer, dont les titres furent les premiers à voir leur cours s’effondrer.

Fidèles à leur tradition d’innovation, ces entreprises avaient créé les premiers "produits structurés" de l’époque, garantissant un rendement fixe assorti d’une garantie sur le capital investi. A l’époque comme maintenant, la plupart des investisseurs n’avaient pas compris que de telles garanties ne sont qu’aussi solides que ceux qui les émettent.

Quand le "financier de la Guerre civile" Jay Cooke, investi dans la Northern Pacific Railway, fit faillite, le marché s’effondra en septembre, provoquant la mort de centaines d’établissements bancaires au cours des trois années suivantes. L’Amérique mit quatre ans à se relever, l’Europe six.

Les profiteurs de la crise
Pour l’investisseur du XXIe siècle, ce sont surtout les effets pervers à long terme de cette panique qui méritent une étude minutieuse.

Les plus grandes sociétés manufacturières des Etats-Unis, qui pouvaient obtenir des rabais sur le transport ferroviaire et dont les contrats étaient garantis, gagnèrent une montagne d’argent. Pour des personnages comme le roi de l’acier Andrew Carnegie ou le fondateur de Standard Oil John D. Rockefeller, capables de s’autofinancer, ce fut une aubaine.

Leurs concurrents, dépendant des banques, firent faillite les uns après les autres, acceptant de se faire racheter pour une bouchée de pain. Dans des villes comme New York, le chômage atteignit les 25%. En Europe, la situation était encore pire.

Les leçons de cette crise, c’est d’abord l’idée que, quand les banques et les marchés financiers font faillite, cela a une influence cruciale sur la marche des affaires, et pour une période très longue. Ainsi, tous ceux qui entretiennent l’idée que le krach financier est "virtuel" et sans impact sur l’économie dite "réelle" sont complètement à côté de la plaque.

Les gagnants d’une telle crise sont à chercher parmi ceux qui sont assis sur une r
éserve d’argent liquide suffisante pour la traverser. On peut craindre une montée du nationalisme, un retour du protectionnisme, un déclin du commerce international et l’utilisation des travailleurs immigrés comme boucs émissaires.

Conclusion
En fin de compte, de la même manière que la crise de 1873 fut un passage de témoin de l’ancien centre du monde (l’Europe, et en particulier l’Angleterre) vers le suivant (les Etats-Unis), les événements actuels me font penser que le futur se trouve quelque part en Chine. Parmi les nombreux signes, je vous en livrerai deux.

Premier exemple : le 19 septembre dernier, la société canadienne Kitimag, active dans le gaz naturel liquéfié (GNL), avait obtenu tous les permis pour importer du GNL au Canada. Toutefois, voyant une demande plus robuste en Chine, elle a soudainement choisi de devenir un exportateur, inversant simplement la direction de ses flux.

Deuxième exemple, plus centré sur les marchés : tandis que les autorités aux Etats-Unis et en Europe tentent actuellement de museler la vente à découvert, le gendarme boursier chinois a informé le mois dernier que les ventes à découvert, auparavant interdites, seraient autorisées à l’avenir. Andrew Carnegie et John D. Rockefeller ont bâti leurs fortunes pendant une période similaire. A notre tour, maintenant…

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