Feu l’or de la Banque d’Angleterre (I)

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C’est un bien beau bâtiment du cœur de la City, le célèbre quartier d’affaires de la capitale britannique. Son adresse fleure bon les vieux quartiers : Threadneedle Street, ce qui lui vaut le surnom familier d’« Old Lady of Threadneedle Street » – littéralement : « la Vieille dame de la rue du Chas de l’Aiguille ».

Agée de plus de 300 ans, la Banque d’Angleterre vit actuellement ce qui ressemble fort à une gestion désastreuse de son stock d’or. Retour sur des décisions qui mériteraient, s’il existait, l’Oscar du plus mauvais investissement aurifère !

Cet or qui a coûté si cher aux Britanniques

C’est avec de l’or anglais que les empereurs de Russie et d’Autriche payèrent les troupes qui furent anéanties par Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1805, à Austerlitz.

Premier ministre de Sa Gracieuse Majesté et commanditaire de l’opération, William Pitt n’y survivra pas. Mais si l’Empire britannique et ses alliés se rattrapèrent à Waterloo, ce n’est pas le cas de l’or de la Banque d’Angleterre (Bank of England, BoE), qui a connu une impressionnante série de revers ces trente dernières années.

Selon les statistiques compilées par le Conseil mondial de l’or, c’est en 1950 que les salles fortes de la BoE ont contenu le plus de lingots : plus de 2 500 tonnes. En 1965, on en est toujours à 2 000 tonnes, puis c’est la dégringolade : à partir de 1971, le bas de laine de la Vieille dame fait grise mine, la barre des 700 tonnes constituant la limite supérieure.

Qu’est-il donc arrivé à l’or des Anglais ?
Pour le comprendre, un peu d’histoire. A partir de 1944, le régime international des changes issu des accords de Bretton Woods s’impose : les autres devises sont alors convertibles en dollars US, lui-même étant convertible en or au cours fixe de 35 dollars l’once.

Bref, les parités des devises mondiales étaient fixes par rapport au dollar et in fine par rapport à l’or. On parle donc de régime de l’étalon-dollar, qui se distingue de l’étalon-or par le rôle d’intermédiaire obligé qu’y jouent les 35 billets verts.

Pratiquement, le marché de l’or existe toujours, mais l’once d’or vaut forcément 35 $. Parmi les missions que leur confère Bretton Woods, les banques centrales doivent assurer la fixité des changes nationaux en intervenant sur les marchés des changes et/ou de l’or.

Les excédents courants engendraient donc un afflux de devises et/ou d’or vers le pays excédentaire, et inversement.

Quand Bretton Woods explose en plein vol
Un tel système est tenable tant que les Etats-Unis, dont la monnaie nationale est aussi devise de réserve internationale, présentent durablement une balance des paiements courants (biens & services + capitaux) équilibrée.

Mais voilà : dès le début des années 60, la balance des capitaux est déséquilibrée, et l’excédent commercial se réduit à toute vitesse. En plus, certaines banques centrales invoquent leur droit à percevoir leurs excédents non en dollars US, mais en or, telle la France du Général de Gaulle.

Ceci alors même que les interventions sur le marché de l’or visant à maintenir l’once d’or à 35 $ consomment déjà d’importantes quantités de métal.

La machine infernale s’emballe et en 1970, les Etats-Unis enregistrent simultanément des déficits commerciaux et des capitaux : c’est leur premier déficit de la balance des paiements du XXème siècle ! Les stocks d’or US fondent de plus en plus vite : de 22 000 tonnes en 1948, la Fed ne détient plus que 10 500 tonnes en 1969.

Aux importations nettes de biens et services se rajoutent les importations nettes et croissantes de capitaux qui alimentent, par exemple, la dette qu’accumule l’Etat fédéral pour financer la guerre du Viêt-Nam. Avant même le premier choc pétrolier – consécutif à la guerre du Kippour, en octobre 1973 –, l’inflation « fait » ses dents.

L’or perdu de l’Angleterre, acte premier, scène 1
Quelque part, le président américain Richard Nixon en prend acte quand il décide unilatéralement, le 15 août 1971, de geler prix et salaires pendant 90 jours, de surtaxer les importations de 10% et… de « suspendre » la convertibilité internationale du dollar en or. La suspension deviendra rapidement définitive.

S’ensuit une période troublée sur le marché des changes. Pour le Trésor britannique, elle présente tous les accents d’une tragédie en deux actes.

En voici le premier : dans une vaine et coûteuse tentative, le gouvernement du conservateur Edward Heath – dont le Ministre de l’Education n’était autre que Margaret Thatcher – essaie de contrer la réévaluation de l’or, jetant dans la bataille les lingots de sa banque.

Cuisante défaite : non seulement le sac à main de la Vieille dame s’allège de la bagatelle de 500 tonnes d’or en un an – le stock britannique passe de 1 200 tonnes en 1970 à 690 tonnes en 1971 –, mais le cours de l’or est encore loin des sommets de 1980. En 1973, les changes fixes ont définitivement vécu et les monnaies fluctuent les unes par rapport aux autres.

Après ce premier carnage, le stock de métal jaune britannique demeurera inférieur à 700 tonnes, seules deux exceptions étant à signaler : 1977, avec 710 tonnes, et 1998, avec 715 tonnes. C’est ainsi que le tableau se présente au soir du premier acte.

Acte II, scène 1 : comment perdre de l’argent en vendant de l’or
En 1997, le Parti travailliste emmené par Tony Blair remporte les élections législatives.

Dix ans plus tard, Tony Blair est toujours Premier ministre. Durant toute cette période, le poste de « chancelier de l’Echiquier » – expression délicieusement surannée désignant le ministre des Finances britannique – sera occupé par l’Ecossais Gordon Brown.

Mais l’Ecossais ne semble plus être ce qu’il était : deux ans après sa prise de fonction, Brown organise des ventes d’or, car comme aux Etats-Unis, le stock d’or anglais relève du Trésor, et non de la banque centrale.

Selon le Conseil mondial de l’or, « le Royaume-Uni a vendu 395 tonnes d’or par l’intermédiaire de ventes aux enchères intervenant tous les deux mois entre juillet 1999 et mars 2002, réduisant ainsi ses réserves à 314 tonnes ».

De surcroît, le Trésor a cru bon d’annoncer à l’avance les dates et les quantités d’or qu’il offrirait à la vente, dans un souci affiché de « transparence et de flexibilité ».

D’habitude, ce genre d’opération se règle par des placements privés, réalisés au cours du jour, qui ne sont annoncés qu’après-coup. Les modalités retenues par le gouvernement Blair ont permis au marché de l’or d’anticiper tranquillement une arrivée massive de métal.

Que croyez-vous qu’il arrivât ? Les cours, qui étaient déjà faibles, ne tardèrent pas à chuter à des plus bas de 20 ans juste après la première vente…

Même le Conseil mondial de l’or s’est permis de critiquer les modalités des cessions, du jamais vu ! 

Ross Norman, spécialiste des métaux précieux et directeur de TheBullionDesk.com, est lui aussi perplexe :« ses motivations étaient politiques, mais l’opération a été menée de manière incroyablement stupide, juste au moment où le marché se retournait ».

Et juste avant que la demande d’or d’investissement ne connaisse une authentique envolée !

Bref : la Banque d’Angleterre a trouvé le moyen de conserver ses 700 tonnes d’or pendant presque trente ans… pour en vendre plus de la moitié au pire moment. Certes, la BoE n’est pas la seule banque centrale à avoir cédé de l’or depuis 1970. Mais il ne fait aucun doute que ses opérations sont les moins profitables de toutes !

La suite des aventures de l’or de la Banque d’Angleterre dans notre prochain Edito…

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Emmanuel Gentilhomme

Emmanuel Gentilhomme est journaliste et rédacteur financier. Il a collaboré à plusieurs reprises avec le Journal des Finances et la Société Générale. Il suit de près les marchés boursiers européens et étrangers, mais s'intéresse également à la macroéconomie et à tous les domaines de l'investissement. Il participe régulièrement à L'Edito Matières Premières & Devises.