Le marché du platine va rester sous forte tension (I)

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"Pénurie longue". Tel était le pronostic de Christian Hocquard, l’économiste en chef du BRGM, à propos du platine, tel que je vous l’ai restitué dans mon dernier article sur le platine. Quelques semaines plus tard, il est temps de faire un rapport d’étape et d’éprouver le verdict de notre spécialiste autour du thème suivant : le déficit de platine en 2008 que les ETF platinoïdes — forts d’au moins 400 000 onces — contribuent à creuser.

Commençons par un point sur les cours : fin février, le cours de l’once (oz) de platine tutoyait le niveau record des 2 300 $. Ensuite, la flambée spéculative s’est un peu calmée. Depuis l’once de métal fin se traite entre 1 850 et 2 050 $. La tension s’est donc un peu relâchée, en n’oubliant pas que l’once cotait 1 300 $ voilà un an.

Déficit 2008 ? Du simple au double…
La principale information apportée par Christian Hocquard était sa prévision de déficit de platine en 2008 : à l’époque, le consensus de marché tablait sur un "manque" de 250 000 onces, comme en 2007, quand notre pro du BRGM le voyait vers 400 000 à 500 000 onces. Du simple au double, voilà qui change tout, d’autant que l’offre était de 6,6 millions d’once en 2007, selon le spécialiste Matthey.

Entre autres difficultés, Christian Hocquard invoquait le rationnement du courant électrique lié à l’impéritie de l’EDF sud-africain Eskom qui a tout simplement "oublié" de construire des centrales ces vingt dernières années… Or les mines en profondeur, ce qui est le cas de la quasi-totalité des gisements de platine, ne peuvent se passer d’éclairage, de climatisation ni d’évacuation de l’eau, et les fours des raffineries ne marchent pas sans courant. Cette industrie est terriblement énergivore.

Les limites à l’expansion du secteur
Où en sommes-nous à ce jour ? Eskom a indiqué qu’il a fourni en janvier aux mineurs 80% de leur consommation 2007, puis 90% en février et 95% en mars. Les minières ne sont pas restées inactives, et "optimisent" maintenant leur consommation électrique — en achetant des ampoules basse tension ? Mais la disette demeure : aucune hausse de la production d’électricité n’est attendue avant 2012, date à laquelle les nouvelles centrales entreront en service. Voilà une magnifique limite à l’expansion du secteur.

Forte chute de la production du numéro un du platine
Depuis, les faits ont commencé à donner raison au professeur Hocquard. Fin avril, les grands producteurs sud-africains de platine ont commencé à publier leurs rapports de production trimestriels. Voyons ce qu’ils contiennent.

Commençons par AngloPlatinum — AngloPlat pour les intimes — filiale à 78% du géant minier généraliste AngloAmerican — Anglo tout court –, première entreprise d’Afrique du Sud. AngloPlat est l’incontestable numéro un du platine : en 2007, sa production a atteint 2,47 millions d’onces, soit 47% du total sud-africain et 37% de l’offre mondiale. Jolie position dominante… Mais encore faut-il savoir la tenir !

Justement, le 23 avril dernier, le PDG d’Anglo, Cynthia Carroll, a déclaré à l’agence Reuters que la production annuelle de platine d’AngloPlat serait inférieure de 150 000 onces à la prévision initiale de 2,4 millions d’onces. Vous remarquerez que même ce chiffre est inférieur au total 2007. "C’est très, très significatif", a-t-elle ajouté à l’agence de presse. A croire que Cynthia Carroll préparait le terrain.

Au cours du premier trimestre (T1) 2008 et par rapport au T1 2007, sa production de platine raffiné (en lingots) a chuté de 24% à 428 600 onces.

Optimiste malgré les incertitudes, AngloPlat maintient son objectif 2008, c’est-à-dire 2,4 millions d’onces. Le mineur table sur un rebond de la production à partir du deuxième trimestre, donc à partir de maintenant.

La vérité derrière les chiffres
Prenons le détail des 428 600 onces dont nous venons de parler. Il s’agit de la quantité de platine produit par les usines d’AngloPlat, soit sa "production métallurgique" de lingots. C’est l’astuce : les usines d’AngloPlat raffinent d’abord le minerai du groupe, soit un peu moins de 350 000 onces au T1, un chiffre en chute libre de 31%.

AngloPlat peut également raffiner pour le compte des petits mineurs qui n’ont pas les moyens de se payer une telle usine. C’est alors une prestation de services dont il fixe le prix à sa guise.

Enfin, AngloPlat peut aussi acheter du minerai à des tiers et le raffiner pour son propre compte afin de limiter la casse auprès de ses clients. Dans ce cas, c’est le "petit" qui est en position de force. Au T1, les achats de minerais extérieurs par AngloPlat ont augmenté de 34%, une évolution qui tranche avec celle de la production "maison".

Les mines d’AngloPlat ont du mal à tenir le choc
Plus impressionnante encore, la proportion de minerais "étrangers". Au T1 2007, 90% des lingots estampillés AngloPlat étaient produits à partir de minerai AngloPlat. Au T2 2007, cette proportion dégringole vers 80%. Les mines d’AngloPlat ont beaucoup, beaucoup de mal à tenir le choc.

Si le groupe parvient à ne pas trop faire râler ses clients, c’est de plus en plus grâce au minerai qu’il peut acheter à la concurrence. Or tout cela coûte cher, très cher ! Il est très probable que les marges s’en ressentent. En somme, AngloPlat confirme son objectif de 2,4 millions d’onces de "production métallurgique", sans indiquer la part des minerais "étrangers", ni de prévisions de marge.

Marges sous pression
Cerise sur le gâteau : vous devez vous rappeler de la différence entre les deux principales familles de minerais de platine. Le traditionnel "Merensky Reef", connu depuis longtemps, s’efface progressivement au profit du "UG2 Reef", plus récent et dont les propriétés physiques sont différentes. Les fours des raffineries ont été conçus pour le Merensky, or l’UG2 nécessite des températures plus élevées. Construites aux anciens standards, les raffineries actuelles doivent donc savamment mélanger les deux types de minerais afin d’éviter l’explosion.

Gisements et usines fatigués
Mais toujours chez AngloPlat, entre le T1 2007 et le T1 2008, la proportion d’UG2 dans le total des minerais est passée de 56 à 61%. Voilà une augmentation rapide en un si court laps de temps ! Deuxième problème : la teneur métallique des minerais a chuté de 9% au T1, signe de la fatigue des vieux gisements d’AngloPlat. Vous vous en doutez, ces deux changements pèsent sur la rentabilité immédiate du mineur.

Relancer les investissements : une urgence
Après une bonne décennie de sous-investissements, la deman
de de platine est telle qu’il faut trouver de nouveaux gisements et construire des fours modernes adaptés à une proportion croissante d’UG2. Les mineurs ont relancé leurs dépenses d’exploration et les investissements de raffinage.

Le rapport d’AngloPlat en témoigne : pas moins de huitinvestissements majeurs sont en cours pour un montant total de près de 22 milliards de rands (deux milliards d’euros). Et il faudra être patient : ils entreront en phase de production active qu’entre 2009, pour le premier d’entre eux, et 2016 !

Lundi nous nous pencherons sur les prévisions de production, de déficit et de prix du platine, ainsi que sur l’impact de l’incroyable développement des ETF sur le platine.

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Emmanuel Gentilhomme

Emmanuel Gentilhomme est journaliste et rédacteur financier. Il a collaboré à plusieurs reprises avec le Journal des Finances et la Société Générale. Il suit de près les marchés boursiers européens et étrangers, mais s'intéresse également à la macroéconomie et à tous les domaines de l'investissement. Il participe régulièrement à L'Edito Matières Premières & Devises.