Dans mon dernier Edito, je vous parlais de la forte baisse de production de platine enregistrée par AngloPatinum, le numéro un mondial du secteur qui assure à lui seul 37% de la production mondiale. Lonmin est dans la même situation. Quelles sont les prévisions de prix, de production et de déficit pour le marché du platine en 2008 ? Voyons cela de plus près…
Lonmin, comme AngloPlatinum, est en situation délicate
Vous nous objecterez peut-être que ce qui vaut pour AngloPlat épargne les autres grands noms du secteur. A voir ! Prenons le cas de Lonmin, le numéro trois mondial, qui avait réduit fin janvier sa prévision de production 2008 de 900 000 onces à 860 000 onces. Le 23 avril dernier, Lonmin l’a encore réduite à 775 000 onces. Et nombreux sont les analystes qui doutent qu’il y parviendra…
Production de platine en baisse
Bref, vous l’aurez compris : la production globale de platine a tendance à reculer. Entre 2006 et 2007, selon Johnson Matthey, elle a cédé 2% à 6,66 millions d’onces. Et ce n’est pas terminé. L’Insee sud-africaine, Stats SA, a publié le 10 avril les statistiques minières du pays pour les trois mois allant de décembre 2007 à février 2008. Par rapport au trimestre précédent, la production minière du pays a reculé de 5,2%. Sur un an, la baisse atteint 7,3%. Voilà un rythme rapide. Stats SA attribue 2,3 de ces 5,2 points de baisse aux seuls platinoïdes, faisant des PGM les premiers contributeurs au déclin sud-africain ! Je vous rappelle que l’Afrique du Sud produit 80% du platine mondial.
Festival de prévisions quant au prix du platine et de son déficit
Terminons-en avec quelques pronostics. Début mars, devant un parterre de mineurs canadiens, l’analyste de HSBC, Victor Flores, y allait franchement : suite aux difficultés structurelles des minières d’Afrique du Sud, aggravées par la pénurie de courant, HSBC évoquait un déficit de platine de 500 000 à deux millions d’onces en 2008, si les constructeurs automobiles reconstituaient des stocks de précaution.
Comme souvent sur les petits métaux, personne n’est d’accord sur rien. Le bureau d’études britannique Virtual Metals (VM) a publié le 15 avril dernier son Livre blanc sur les métaux précieux. L’offre de platine "n’a jamais été aussi vulnérable", commente VM. Bien évidemment, Virtual Metals n’est pas d’accord avec les chiffres de Johnson Matthey, premier fondeur et affineur de platinoïdes au monde. Selon VM, le déficit 2007 de platine était de 412 000 onces (selon Johnson Matthey : 265 000 onces…), et il sera de 360 800 onces en 2008. Quelle précision !
Dans une présentation du 4 avril, le deuxième mineur mondial, Impala Platinum — Implats en abrégé — table sur une offre mondiale de platine de 7,3 millions d’onces en 2008 — là où VM en voit 6,01 –, et un déficit passant de 500 000 oz en 2007 à 620 000 oz en 2008. Bref, l’inverse de ce que vient de dire Virtuals Metals.
2 400 $ l’once en cours d’année
Terminons notre tour d’horizon par la banque sud-africaine Investec et son analyste Gail Daniel, en date du 21 avril dernier. Son verdict : 400 000 onces de déficit cette année, et un cours qui devrait atteindre les 2 400 $ fin 2008 ! C’est aussi le pronostic du cabinet GFMS qui vient de tomber : le cours du platine pourrait grimper jusqu’à 2 400 $ cette année.
Que retenir de ce fatras de pronostics ? Comme l’avait indiqué Christian Hocquard, toutes ces prévisions sont supérieures aux 250 000 onces anticipées par le marché en février. Un bon point pour la hausse du cours du métal, que seul un ralentissement économique profond peut atténuer.
L’énorme impact des ETF sur le marché du platine
Rares sont les prévisionnistes qui évoquent l’impact des ETF — fonds cotés en Bourse qui facilitent l’investissement sur divers supports, dont les matières premières — sur le marché platine. C’est un tort, selon nos calculs, deux ETF européens créés voilà un an rassemblent aujourd’hui plus de 400 000 onces de ce métal. Nous vous invitons à mettre ce chiffre en rapport avec les prévisions de déficit !
Le premier d’entre eux est le suisse ZKB Platinum ETF. Coté sur la Bourse helvétique en francs suisses, il s’agit d’un produit haut de gamme limité aux institutions financières et aux gens fortunés. Chacune des 3 100 parts de cet ETF porte sur 500 grammes de métal, soit environ 16 onces. Quand l’once (31,10 grammes) cote aux alentours de 2 000 $, la mise de fond est importante…
Lors de son lancement, la banque cantonale suisse ZKB visait 70 000 onces la première année. Manqué ! Au dernier pointage, le ZKB Platinum ETF n’en amasse que 50 000 (ce qui est déjà pas mal et contribue largement au déficit du marché du platine). ZKB a changé son fusil d’épaule : depuis le 2 mai 2008, chaque part de l’ETF suisse représente 50 grammes de métal, et ZKB cible dorénavant la clientèle de détail.
ETF Securities a acheté presque 400 000 onces !
Passons de la bourse de Zurich à celle de Londres, où le fabricant d’ETF, ETF Securities, n’a pas commis les erreurs de marketing de la banque cantonale de Zurich. Son produit ETF Securities Physical Platinum a bien grossi : il est passé de 4 700 onces à son lancement voilà un an, à 346 800 onces au 29 avril 2008. Un record absolu, grâce à un ETF plus facile d’accès et surtout plus lisible. Chaque part, cotée en dollars US, représente un dixième d’once.
Depuis le début de l’année 2008, le stock de métal gagé par l’ETF londonien a crû de plus de 200 000 onces… Oui, vous avez bien lu ! En mars dernier et depuis le Canada, Victor Flores, l’analyste d’HSBC, notait le succès rapide des ETF sur platine — enfin, surtout de ce dernier — et ses conséquences "potentiellement déstabilisantes".
Victor Flores, l’un des rares à prendre réellement en compte les ETF dans ses prévisions, ajoutait début mars : "nous pourrions très bien constater, au vu des prix actuels, une demande financière supplémentaire de 300 000 à 350 000 onces cette année". Tenez donc : nous venons à peine de commencer le mois de mai et cet objectif 2008 est plus qu’à demi atteint !
Et l’analyste de conclure, l’air sombre : "une fois de plus, cela commencerait à détraquer le marché".
La question que je me pose en ce moment : ne faudrait-il pas profiter de la baisse actuelle du cours du platine pour se positionner ?


