Les sables bitumineux canadiens, du "pétrole sale" ?

| |

Bien des qualificatifs désobligeants sont appliqués au pétrole dont le Canada est richement doté : "lourd", "non-conventionnel", "cher" ou encore "sale", selon ses détracteurs. Tentons d’y voir plus clair.

A l’Ouest, le pétrole canadien !
Aussi vaste que les Etats-Unis, le Canada est dix fois moins peuplé. Etat fédéral dont la capitale est Ottawa, dans l’Est, il est constitué de provinces dotées chacune d’un parlement et d’un Premier ministre. Mais portons notre regard de l’autre côté du pays, vers les grandes prairies de l’Ouest.

Les réserves prouvées les plus importantes au monde
Juste avant d’atteindre le Pacifique, qui baigne Vancouver, vous traverserez la Saskatchewan – oui, "la" ; c’est ainsi que disent les Québécois – et l’Alberta, où ne vivent que 4,5 des 33 millions de Canadiens. C’est là que se concentrent d’immenses richesses naturelles : de l’uranium, de la potasse et surtout du pétrole. Beaucoup de pétrole : "les réserves prouvées de l’Alberta sont les plus importantes au monde, derrière celles de l’Arabie Saoudite", indique la banque montréalaise Financière Banque Nationale (FBN) dans une note datée du 2 octobre.

Du pétrole ? Plutôt du bitume
Mais le parallèle avec le pétrole fluide et bon marché des Saoudiens s’arrête-là. Aggloméré avec de la silice, de l’eau et de l’argile, ce pétrole canadien se cache sous la forêt boréale dans des sables bitumineux. Ce "minerai pétrolier" renferme environ 10% de bitume, une forme presque solide d’or noir.

Tout cela complique son exploitation, qui peut prendre deux formes. La première méthode, dite "minière", suppose de dégager les gisements de la forêt qui les recouvre, le "mort terrain". Excavé à ciel ouvert avec des engins de chantier géants, le minerai est ensuite lessivé à l’eau chaude et à la vapeur, pour en isoler le bitume. Autre méthode, encore minoritaire : l’extraction in situ à l’aide de puits où l’injection de vapeur permet de liquéfier le bitume avant de le pomper.

De l’énergie qui consomme de l’énergie
De tels procédés consomment pas mal d’énergie, d’autant que ce n’est pas terminé : le bitume ainsi obtenu n’est pas commercialisable en l’état. Il faut encore le pré-raffiner, c’est-à-dire le diluer avec des distillats pétro-gaziers, ou le traiter par des procédés chimiques et thermiques utilisant quantité de gaz naturel. Les sables bitumineux consomment donc beaucoup… d’hydrocarbures.

D’autant que chaque baril de ce pétrole bitumineux occasionne le rejet d’une centaine de kilos de gaz à effet de serre — trois fois plus que le pétrole conventionnel. C’est ainsi que les sables bitumineux sont qualifiés de "pétrole sale" par ses détracteurs. Et ils sont nombreux ! Au Canada, seul un des cinq grands partis politiques, celui des conservateurs, lui est ouvertement — mais pas unanimement — favorable.

Coûts en hausse, prix en baisse
En outre, selon la FBN, pour le pétrole de l’Ouest canadien, "le seuil de rentabilité se situe maintenant aux alentours de 85 $ le baril (WTI), contre 20 $ il y a tout juste un an". Les causes de cette envolée des coûts : le manque criant de main-d’oeuvre, le durcissement des contraintes environnementales et, tout simplement, la hausse des prix de l’acier, de l’essence, du gaz et des distillats indispensables au traitement du bitume.

Si l’envolée du baril jusqu’à 147 $ n’était pas forcément une affaire pour les pétrolières du bitume, sa chute sous les 70 $ leur est plus néfaste encore. La rentabilité de nombre de projets s’en trouve écornée, si elle n’est pas remise en cause.

Qui dit investissements dit endettement
Et ce n’est pas tout : la FBN indique que "selon les prévisions actuelles, au moins 170 milliards de dollars seront investis dans les sables bitumineux" du Canada lors de la prochaine décennie. Si tant est que les banquiers suivent les entreprises en cette crise du crédit.

Le plus ancien opérateur des sables canadiens, Suncor Energy, pensait consacrer 10 milliards de dollars à ses investissements en 2009 ; puis 9 milliards, et enfin 6 milliards depuis le 23 octobre. Autre grand nom du secteur, UTS Energy, a indiqué le même jour qu’il pensait différer la construction d’une raffinerie, "ce qui pourrait laisser le temps aux marchés actions et du crédit de se remettre". Même son de cloche du côté de Nexen et de son allié OPTI Canada. Toutes ces valeurs ont dégringolé de 55 à 80% au cours de ces six derniers mois à la Bourse de Toronto, dont l’indice de référence, le S&P/TSX ne laisse "que" 34%.

Les sables bitumineux seraient-ils devenus des sables mouvants ?

Author Image for Emmanuel Gentilhomme

Emmanuel Gentilhomme

Emmanuel Gentilhomme est journaliste et rédacteur financier. Il a collaboré à plusieurs reprises avec le Journal des Finances et la Société Générale. Il suit de près les marchés boursiers européens et étrangers, mais s'intéresse également à la macroéconomie et à tous les domaines de l'investissement. Il participe régulièrement à L'Edito Matières Premières & Devises.