Il y a en tout et pour tout deux personnes dans le monde qui comprennent le prix de l’or ; elles travaillent toutes deux pour la Banque d’Angleterre et ne sont pas d’accord entre elles.
Cette vieille blague illustre la difficulté d’analyser le prix du métal jaune ; il est censé varier selon l’inflation, le dollar ou les Bourses, mais aucun de ces facteurs n’explique pourquoi l’once bondit actuellement alors que l’inflation semble inexistante.
Voici donc une nouvelle méthode pour enfin comprendre le prix de l’once ; elle suggère que le métal jaune est encore loin d’avoir atteint son pic…
Oubliez tout !
Oubliez la demande des joailliers indiens, la spéculation ou la peur de la fin du monde : l’or évolue selon le niveau du taux d’intérêt réel américain à court terme. Eddy Elfenbein en a récemment fait la très intéressante démonstration sur son site Internet Crossing Wall Street (crossingwallstreet.com).
Scrutez les taux
Quand le taux court, en termes réels, est inférieur à 2%, le cours de l’or progresse ; à l’inverse, un taux supérieur à 2% fait reculer le métal jaune. Et l’once reste stable quand le taux demeure à 2%.
Un regard dans le rétroviseur à l’aide d’un backtest permet de constater que l’once varie beaucoup plus vite que le taux court réel; huit fois plus vite, pour être plus précis. Ce qui signifie que si le taux court réel s’écarte d’un point de pourcentage du niveau clé de 2%, l’or évolue de huit fois cet écart sur une année.
Voici l’équation
En clair, si le taux court affiche 1% en termes réels, l’once progresse de 8% en rythme annualisé; si le taux d’intérêt est de 0%, le métal jaune bondit de 16% par an. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé au cours des 10 dernières années. Ce lien fonctionne également dans l’autre sens: si le taux court monte à 3%, l’or recule de 8% par année.
Bien sûr, ce modèle n’explique pas l’intégralité des variations du cours de l’once depuis la nuit des temps ; toutefois, il est très conforme à la réalité des 15 dernières années et la même dynamique semble avoir animé les 15 années précédentes, mais avec d’autres ratios que le rapport de 1 à 8.
Derrière ce modèle se trouve le paradoxe de Gibson
Non, chers mélomanes, rien à voir avec le fabricant de guitares électriques du même nom. Il s’agit de l’une des plus fameuses énigmes que la science économique n’a toujours pas résolues ; l’histoire montre que les taux d’intérêt ont tendance à suivre le niveau général des prix, et pas le taux d’inflation.
Tout le monde comprend aisément que les taux doivent augmenter quand l’inflation accélère ; du coup, toute personne logique serait en droit de s’attendre à ce que l’inverse soit vrai, et que les taux reculent lorsque l’inflation ralentit, c’est-à-dire quand les prix augmentent moins vite. Or ce n’est pas ce qui se passe dans la réalité.
Historiquement, les taux ont augmenté quand les prix augmentaient, mais les taux n’ont reculé que lorsque les prix reculaient, c’est-à-dire en situation de déflation ; c’est le paradoxe de Gibson.
Les célèbres économistes Larry Summers et Robert Barsky l’ont étudié à la fin des années 1980. Leur conclusion : le paradoxe de Gibson existe bel et bien, il est connecté aux taux d’intérêt réels, mais seulement en présence d’un système d’étalon-or, comme dans le cadre des accords de Bretton Woods.
En se basant sur ces hypothèses, Eddy Elfenbein a bricolé un modèle, pour finalement déterminer ce seuil de 2%, en se basant sur les taux réels courts et non les taux réels longs, comme l’avaient fait Summers et Barsky.
Six conclusions découlent de ce modèle
Un : l’or n’est pas lié à l’inflation, mais aux taux d’intérêt réels à court terme.
Deux : quand les taux réels sont bas, le prix de l’or peut progresser rapidement, très rapidement.
Trois: quand les taux sont élevés, l’once peut reculer tout aussi vite.
Quatre : le métal jaune n’a pas et ne devrait pas avoir de corrélation avec les marchés actions.
Cinq : les taux bas vont probablement le rester pendant une longue période.
Six : le cours de l’or est avant tout politique et il suffirait que les banques centrales remontent leurs taux pour que l’once s’écrase.
Il y a 11 ans, l’or valait 252 dollars
Il a depuis été multiplié par plus de cinq. Soit bien plus que n’importe quel indice boursier majeur ; certains affirment que les 2 000 dollars, voire même 10 000 dollars l’once sont pour bientôt.
Cette évolution montre bien que le marché de l’or n’a rien à voir avec l’or lui-même, mais tout à voir avec les devises, et le dollar en particulier. Donc le taux réel à court terme.
Or vu l’état de l’économie mondiale et la fragilité de la reprise, il ne faut pas s’attendre à une remontée rapide des taux réels. Vous savez maintenant ce que cela signifie pour l’or…


