L’uranium est une matière première bien singulière. D’abord car d’un point de vue scientifique, c’est un métal. Ensuite car son prix a connu l’année passée une hausse vertigineuse, avant de s’effondrer littéralement pour ne coter plus que 57 $/livre (lb) aujourd’hui. Voilà qui appelle quelques explications et un peu de prospective…
Juillet 2007 : la terre tremble au pays des samourais
Un séisme d’une magnitude de 6,8 sur l’échelle de Richter frappe le Japon et endommage la centrale géante de Kashiwazaki-Kariwa. « Il est clair que ce réacteur n’avait pas été conçu pour un tremblement de terre d’une telle force », commente le patron de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Du coup, le volet sismique des projets de centrales nippones est revu. Les retards se multiplient.
Pas de nucléaire sans sécurité
Bis repetita placent, cher lecteur : la sécurité des installations conditionne le développement du nucléaire. Par le passé, les accidents de Three Miles Island (Etats-Unis, 1979) et de Tchernobyl (Ukraine-URSS, 1986) ont presque gelé l’expansion du nucléaire civil.
Des années plus tard, le marché renaît. Jusqu’à l’été dernier, le cours de l’uranium profitait sur la hausse du pétrole — et des difficultés techniques des mines. Mais une fois de plus, le spectre de l’accident (Japon) a resurgi, renforcé par la « sortie » allemande du nucléaire et la fin de vie de centrales britanniques.
L’uranium n’échappe pas à la bulle
Nombreux sont ceux qui accusent la spéculation d’avoir poussé à la hausse les cours. Les négociations d’uranium au comptant — le fameux spot — ne représentent que 10-15% du marché, le reste relevant de contrats de long terme.
Il était simple, pour un hedge fund financé par endettement, de rafler l’uranium disponible sur le spot et d’en faire grimper le prix. Mais la crise du crédit est passée par là : privés d’argent facile, les fonds ont revendu leur uranium. La bulle s’set dégonflée.
Le nucléaire, énergie émergente
Voilà pour le passé. Et maintenant, vous demandez-vous ?
Un rapport de la banque JBWere (filiale de Goldman Sachs) et du mineur Rio Tinto (n° 3 de l’uranium) commence par rappeler quelques évidences.
Tenez, l’Inde va mettre trois centrales en service cette année, et six l’année prochaine. La Chine et la Russie sont en train d’en construire sept chacune, la Corée du Sud trois, etc. Même l’Iran, sous réserve de bombardement, comme en Syrie… Le renouveau du nucléaire passe aujourd’hui par les pays émergents, dont la dépendance vis-à-vis des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) est écrasante.
Problème : les mines ne produisent pas assez
Or selon la World Nuclear Association (WNA), la recherche de gisements d’uranium a été pratiquement nulle entre 1985 et 2005. Et selon les analystes de Merrill Lynch, certains mineurs souffrent déjà des cours actuels et risquent donc de fermer — plus exactement, de ne pas ouvrir — des galeries. Les minières « junior », les plus dynamiques en matière de prospection, ont du mal à tenir : l’exploration est coûteuse et les gisements découverts de plus en plus difficiles d’accès.
Et les stocks diminuent
Je rappelle au passage qu’en 2008, nous vivons encore sur les stocks « stratégiques » constitués durant la Guerre froide, et de la « civilisation » de matière fissile militaire.
La demande d’« U » était de 66 500 tonnes en 2007. Les mines n’en fournissant que 60% ; 40% de la consommation dépend du déstockage.
Les stocks d’uranium ne sont pas plus renouvelés que les stocks d’or des banques centrales. Ils sont aujourd’hui en voie d’épuisement. L’uranium « tout cuit » touche à sa fin.
Or la demande va continuer de croître
Non seulement les pays émergents se lancent massivement dans la construction de centrales nucléaires. Mais aussi les pays occidentaux.
John McCain, candidat républicain à la Maison Blanche, a ainsi déclaré voilà dix jours qu’il souhaitait doubler le parc électronucléaire US ! Outre-Atlantique, la dernière mise en service de tranche nucléaire remonte à 1990.
Le cas américain n’est pas isolé : l’Afrique du Sud, qui rationne son courant, veut se doter de centrales atomiques. Tout comme le Royaume-Uni, afin de réduire les émissions de CO2. Même les plus réticents (comme l’Allemagne ou l’Italie, sortis du nucléaire) se posent actuellement la question de revoir leur stratégie énergétique.
Quel avenir pour le cours de l’uranium ?
Au 9 juin 2008, les 439 réacteurs en activité de par le monde dévorent 64 615 tonnes d’uranium par an. Or 36 nouvelles centrales sont en cours de construction, 93 sont à l’état de projet avancé et pas moins de 218 à l’état de proposition. A moyen terme, le parc nucléaire va presque doubler. Il est plus que temps de se mettre à chercher de l’uranium, et surtout d’en trouver…
C’est la raison pour laquelle le rapport JBWere-Rio Tinto voit la livre d’uranium atteindre les 90 $/lb « à court terme ».Et cette fois, les raisons de la hausse seront autrement plus fondamentales que celles qui prévalaient en 2007.


