5 juillet. Dimanche. La police chinoise fait une descente à l’aéroport de Shanghai.
Une affaire d’importation de drogue ? Non.
D’espionnage industriel et secret d’Etat.
Stern Hu, directeur du groupe minier Rio Tinto à Shanghai est arrêté. Et mis sous les verrous avec trois de ses collaborateurs.
L’accusation ?
Les responsables de la société auraient eu accès à des “secrets d’Etat”. Comprenez des données industrielles sensibles (perspectives de production et données sur la rentabilité de quelques grands fabricants d’acier). Ils auraient aussi acheté des informations pour connaître la position chinoise dans les négociations actuelles ultra-tendues sur le prix du fer (j’y reviens dans un instant).
L’AFP rapporte que ces vols de secrets d’Etat “cause d’énormes pertes aux intérêts économiques et à la sécurité du pays”.
Pas de doute, l’affaire est téléguidée depuis les hautes sphères du pouvoir politique chinois.
Le moyen ?
Corruption massive ! Rio Tinto aurait soudoyé des hauts cadres de 16 sidérurgistes chinois pour obtenir l’information. Dont Baosteel.
La peine encourue ?
La prison à perpétuité… Ni plus, ni moins.
Quant à la source de l’information, celle par qui le scandale est arrivé, elle est… anonyme bien sûr.
Hu est-il tombé dans un piège qu’on lui aurait tendu ? Les officiels chinois sont-ils de bonne foi ? Impossible de savoir. Chacun ses convictions. Et pour ma part, je suis très réservée.
Nous nageons en plein “James Bond”, me direz-vous. Vous n’avez pas tout à fait tort. Mais je dirais surtout que nous touchons au coeur de la problématique des matières premières. Elles sont et seront de plus en plus stratégiques.
Ici nous parlons du fer, matière indispensable à la production d’acier. Vous allez comprendre…
Descente aux enfers pour le fer
Principale composante de l’acier, le fer subit les conséquences directes de la crise économique et sidérurgique ces derniers mois. Après s’être envolés de +90% l’an année, en hausse pour la sixième année consécutive, et après +400% d’augmentation depuis 2002, les prix du fer sont actuellement en pleine renégociation.
Le prix du fer est négocié de gré à gré, entre les aciéristes et leurs fournisseurs (Vale, Rio Tinto et BHP notamment, qui font 70% de la production mondiale de fer), annuellement.
Déjà, les sidérurgistes coréens et nippons ont obtenu ces dernières semaines une baisse sur le prix d’achat du fer de quelque 30% pour l’année qui s’ouvre. Ce qui est déjà une belle victoire.
Les Chinois, premiers consommateurs mondiaux de fer, sont plus ambitieux. Ils attendent une baisse des prix de 45% de leur fournisseur Rio Tinto. Les négociations tournent en rond, les Chinois restent intraitables, refusant tout compromis, jouant la montre. Jusqu’à ce que cette affaire rocambolesque explose !
Mais il faut absolument que vous compreniez les forces en présence.
La Chine : carte maîtresse sur l’échiquier de fer
La Chine ingurgite quelque 50% de la production mondiale de minerai de fer à elle toute seule. Ce qui en fait le premier consommateur de fer de la planète. Et pour cause, elle est de très loin le plus gros producteur d’acier mondial. Un tiers de la production mondiale d’acier sort de ses fourneaux.
On pourrait croire que cette “position dominante” en termes de demande lui donne un pouvoir de négociation puissant sur ses fournisseurs. Sauf que l’offre est super concentrée aussi !
“Je te tiens, tu me tiens par la barbichette…”
La Chine doit importer massivement du minerai de fer, à hauteur de 55% de ses besoins ! Ce qui en fait de loin le premier importateur mondial de fer. Vous imaginez un peu le niveau de dépendance de la Chine aux producteurs de fer et aux prix du fer ?
Or trois producteurs (Vale, Rio et BHP, ce dernier étant l’allié de Rio) produisent à eux seuls 70% de minerai de fer. Le marché est donc monopolistique !
Impossible donc pour la Chine de se passer de Rio étant donné ses besoins gigantesques. Les deux autres fournisseurs seraient incapables de fournir seuls les montagnes de fer dont la Chine a besoin. Car Rio, ne l’oublions pas, est le principal fournisseur de fer de la Chine.
Inutile de vous dire que les fournisseurs ont donc également les moyens d’imposer leur point de vue. Voilà pourquoi les négociations sur le prix du fer sont cette année si tendues.
Chacun ses cartes maîtresses. Chacun son atout en main. Reste à savoir qui va mener le petit au bout…
Les Chinois n’aiment pas perdre la face
Les Chinois sont joueurs. Culturellement.
Autre trait qui les caractérise je crois, ils n’aiment pas perdre la face. Or l’affaire Chinalco/Rio Tinto a été pour eux un camouflet qu’ils ne pardonneront pas de sitôt.
Rappelez-vous. BHP Billiton, numéro un mondial des mines, s’était mis en tête l’an dernier de racheter le numéro deux mondial, Rio Tinto. Et pour réaliser cette monumentale OPA (la seconde plus grosse OPA de tous les temps), BHP était prêt à mettre 140 milliards de dollars sur la table ! L’opération, si elle avait réussi, aurait abouti à la création d’un groupe représentant 40% de la production mondiale de fer. Vale détenant 30% du marché. Deux groupes à la tête de 70% du marché du fer ! On frise le monopole…
BHP pousse Chinalco dans les rouages de Rio Tinto
C’était pour empêcher cette OPA, qui finalement a été mise en échec par le krach boursier à l’automne 2008, que l’entreprise chinoise d’aluminium d’Etat, Chinalco, s’est invitée au capital de Rio Tinto à hauteur de 11%. Une carte maîtresse entre les mains de Pékin qui pouvait ainsi participer au blocage de l’OPA de BHP sur Rio Tinto. Et un “chevalier blanc” pour Rio Tinto…
Et la crise offre Rio Tinto à Chinalco sur un plateau d’argent
L’effondrement des cours des matières et la fermeture de nombreuses mines ont ensuite laminé les marges de la minière. Surendettée, confrontée à un problème de refinancement de ses lignes de crédit qui arrivaient à échéance, Rio Tinto était à la recherche d’un partenaire fiable et solide, capable d’avancer des fonds et prêt à prendre des risques.
Justement, Chinalco qui passait par là, avait quelque 20 milliards cash en poche et était prêt à les mettre sur la table. Voilà qui tombait plutôt bien. Les Chinois exultaient. Eux qui n’ont de cesse de vouloir mettre la main sur les minières australiennes !
Le mariage était presque scellé, lorsque tout à coup…
La mariée s’enfuit en courant avec son amant
Voir flotter le drapeau chinois sur le fleuron australien des matières premières a plus
que déplu aux Australiens et à leurs politiques.
Conséquence : Rio Tinto a dû modifier net tous ses plans en dernières minute, au grand dam de Chinalco. Et procèdera donc à une augmentation de capital de 15 milliards de dollars. Cerise sur le gâteau : une joint venture 50/50 entre BHP et Rio Tinto sera créée et regroupera une partie des activités fer et minières de Rio (d’où le Grand Ouest australien).
Après une telle histoire, il ne faut donc pas s’étonner de la mauvaise humeur des Chinois. Toute cette affaire d’espionnage et de secret d’Etat sent la manipulation, avec en toile de fond un fort parfum de revanche.
[NDRL : Les Chinois n'ont pas dit leur dernier mot – loin de là ! Dans le message qui suit, vous découvrirez comment le plan de relance de l'empire du Milieu a dynamisé certains secteurs bien particuliers donc vous pourriez profiter sans plus attendre ! Ne cherchez plus les plus-values : notre spécialiste les a dénichées pour vous...]


