Aujourd’hui, nous allons commencer cette Quotidienne par un graphe, celui du cours de l’or.

Vous l’avez bien observé ? Je vous laisse encore quelques minutes pour le méditer.
Plusieurs choses me sautent aux yeux quand je le regarde :
– Premièrement, que la hausse du cours de l’or de ces dernières années est impressionnante. Mais, ça, vous le savez déjà. Tellement impressionnante que je me mets même à douter de la capacité de l’or à poursuivre sur cette lignée dans les mois et les années qui viennent.
- Deuxième impression, le cours de l’or est resté plutôt stable pendant de nombreuses décennies. En fait, entre 1984 et 2006, le prix de l’once n’a pas tant varié que cela, évoluant entre les 250 $ et les 400 $ — très peu en comparaison de la flambée qui a mené l’or de 400 $ à plus de 1 900 $ entre 2005 et 2011 !
- Troisième point : ce n’est pas la première fois que l’or subit une forte correction. Entre 1980 et 1982, l’or est passé de 850 $ à un peu plus de 300 $. Une dégringolade de plus de 60%.
Que s’est-il passé dans les années 80 pour expliquer une telle dégringolade ? Mener l’enquête revient à mettre en lumière les liens obscurs qui lient l’or… et la planche à billets. En fait, c’est toute l’évolution du cours de l’or qui est sous-tendue par cette relation étroite entre les liquidités et la relique barbare.
En 1973, le choc pétrolier secoue le monde occidental, extrêmement dépendant au pétrole. Le cours du brut est multiplié par 4, passant de 3 à 12 $. Les conséquences ne se font pas attendre : les entreprises augmentent leurs prix pour compenser la hausse de l’énergie. C’est l’engrenage de l’inflation. Aux Etats-Unis, en 1980, l’inflation atteint 13,8% sur un an.
Face à cet emballement des prix, la Fed décide d’intervenir – et durement. Sous la direction de Paul Volker, la Banque centrale américaine va remonter ses taux pour contenir la flambée des prix. Le taux directeur de la Fed passe d’un peu moins de 5% en 1977 à 20% en 1981.

L’accès au crédit se resserre, les investissements reculent, la demande baisse, l’épargne est favorisée aux dépens du crédit… donc les prix finissent par se calmer. En 1983, Volcker a atteint son but : l’inflation est sous contrôle, autour des 3%.
Que s’est-il passé pour l’or pendant cette période ? Alors que l’inflation faisait rage, que le dollar s’effondrait, l’or s’est avéré une excellente valeur refuge, ce qui explique la flambée de son cours à la fin des années 70. Mais avec l’intervention massive de la Fed, l’or a perdu de son utilité en tant que protection contre l’inflation.
Dans les années 80 et 90, la Fed a maintenu ses taux à des niveaux raisonnables (au-dessus du taux d’inflation). L’or est donc resté plutôt stable.
Et puis, est arrivé la bulle Internet au tout début des années 2000. Pour donner un coup de pouce à l’économie américaine, le successeur de Paul Volker, Alan Greenspan, a décidé d’abaisser les taux directeurs de la Fed. L’accès au crédit a été facilité et, associé à des banquiers peu regardants sur la qualité des emprunteurs, il a gonflé la bulle immobilière qui a conduit à la crise des subprime.
Nous voilà en 2008, la crise a balayé les marchés boursiers mondiaux et les économies occidentales. De nouveau, la Fed – elle n’est pas la seule évidemment, les autres banques centrales ont toutes pratiqué la même politique – décide de voler au secours de son économie non seulement en abaissant les taux directeurs mais aussi en pratiquant des injections massives de liquidités via les plans de soutien et les quantitative easing.
C’est le triple effet Kiss Cool. Pour la première fois depuis… toujours, les marchés sont littéralement submergés par des milliers de milliards de dollars créés pour l’occasion.
Et forcément l’or monte. L’explosion du cours de l’or depuis 2009 est en très grande partie due à cette politique des banques centrales. Car du côté de l’offre, c’est plutôt stable. Du côté de la demande aussi, même si la tendance est très légèrement haussière. Ce qui a changé, ce sont les acheteurs. Le World Gold Council dans son rapport nous apprend que si l’or de joaillerie recule, la demande des banques centrales reste importante (80 t au premier trimestre 2012) – ainsi que l’or d’investissement.
Alors, l’or peut-il continuer sa dégringolade, et se lancer dans un scénario identique à celui des années 80 ?
Le retour des années 80 ?
La seule chose qui pourrait faire vraiment chuter l’or, c’est un changement à 180° de la politique de la Fed. Il ne faudrait pas exemple que Ben Bernanke annonce une remontée brutale des taux.
Or il n’a aucune raison de le faire :
– Premièrement, la grosse différence avec les années 80, c’est que, pour l’instant, l’inflation semble sous contrôle. Pourrons-nous cependant y échapper ? Je n’ai pas la réponse. Vous le savez, l’inflation fait des ravages dans les pays émergents – ceux qui parviennent encore à produire de la richesse. Par contre, en Occident, si la récession économique empêche pour le moment les prix de réellement flamber.
Pourrons-nous à terme échapper à l’inflation voire l’hyper-inflation ? Différents éléments sont à prendre en compte : le prix du pétrole, l’inflation importée (de Chine par exemple), la capacité des Etats-Unis à avancer sur le chemin de leur indépendance énergétique, et aussi un peu la volonté des banques centrales de contrôler les prix. Nous y reviendrons dans une prochaine Quotidienne…
- Deuxièmement, s’il y a bien un élément qui semble de plus en plus probable, c’est bien une nouvelle intervention des banques centrales.
Hier la BCE a annoncé qu’elle ne baisserait pas son taux directeur (à 1%), du moins jusqu’aux élections grecques du 17 juin prochain. Mais la gravité de la situation économique et financière en Europe devrait peser dans la balance. Le chômage est au plus haut en France, Fitch vient de dégrader de 3 notes l’Espagne (de A à BBB), les banques ibériques vont avoir besoin d’une somme estimée à 75 ou 100 milliards d’euros. Et les rendements espagnols s’envolent…
Côté américain, les nouvelles ne sont pas plus réjouissantes. Après les derniers mauvais chiffres du chômage, une nouvelle intervention de la Fed est attendue. Ben Bernanke ne peut plus abaisser son taux (il est déjà à presque zéro), il lui reste les politiques d’assouplissement monétaire. Les marchés attendaient une annonce dans ce sens – ils ont été déçus.
Pas nous… Pourquoi ? Pour le moment, les marchés sont focalisés sur l’Europe. Les obligations américaines font figure de refuge face à une Europe à feu et à sang. Ben Bernanke n’a donc pas besoin d’intervenir – du moins pas immédiatement – pour maintenir les rendements des bons du Trésor à un bas niveau : ils sont déjà au plus bas !
Par contre, quand l’Europe ne fera pas les gros titres… que les investisseurs s’inquiéteront de nouveau de la situation économique américaine, la Fed sera d’autant plus tentée d’intervenir de nouveau. “La Réserve fédérale reste prête à mener des actions si besoin pour protéger l’économie américaine au cas où les tensions financières s’accroîtraient”, a déclaré Ben Bernanke, repris par Les Echos.
Si l’économie américaine n’a peut-être pas besoin d’un immédiat et nouveau QE, elle ne peut en aucun cas se permettre un arrêt des politiques accommodantes de la Fed. Le chômage est important, la croissance fragile, le marché immobilier flageolant et surtout les banques sont encore et toujours menacées par d’autres bombes financières : les crédits commerciaux ou encore les prêts aux étudiants…
Conclusion ?
Venons à la conclusion. Le scénario catastrophe du début des années 80 ne devrait pas se reproduire pour l’or.
Difficile d’imaginer quand les économies occidentales pourront se passer des aides des banques centrales. Tant que les taux resteront bas… tant que les banquiers centraux seront obligés d’intervenir régulièrement pour voler au secours de leur économie… tant que les marchés se gaveront de ces liquidités tout en s’inquiétant de la destruction des monnaies fiduciaires… tant que ce temps ne sera pas venu, l’or continuera à servir de refuge et sa tendance baissière se maintiendra.
Le scénario le plus probable est que les banques centrales remonteront progressivement leur taux. Un mouvement qui se fera sur plusieurs mois, voire années… vous aurez tout le temps de vendre votre or à ce moment-là quand les taux d’intérêts seront supérieurs à l’inflation de plusieurs points.
En attendant : l’or reste le seul et unique actif AAA. Ne vous laissez pas perturber par la baisse actuelle, la crise est loin d’être terminée, la hausse du cours de l’or aussi.
Première parution dans la Quotidienne d’Agora le 08/06/2012.



Bonsoir.
Très intéressante analyse, bien argumentée.
Convaincu par le plaidoyer, je suppose que vous avez voulu écrire, dans la conclusion “tant que ce temps ne sera pas venu, l’or continuera à servir de refuge et sa tendance haussière se maintiendra.” Et non “tendance baissière”.
Lapsus calami, comme on disait dans les bons lycées, autrefois.