Dans mon dernier Edito, je vous expliquais comment, dans les années 70 et 80, la Chine a inondé la planète de tungstène, conduisant à l’effondrement de son prix mondial, à l’éradication de toutes les mines concurrentes et à la création d’un quasi-monopole de la Chine sur la production mondiale de tungstène.
Une fois le marché du concentré sous contrôle, la Chine a fait voler en éclats la chaîne des transformateurs de tungstène à son profit. Mais pour comprendre comment, il faut d’abord que je vous décrive rapidement le processus de reprise en main de ce secteur stratégique par les autorités chinoises.
Allons-y…
D’abord : mise au pas de sa production
La production chinoise de tungstène était très artisanale du fait du grand nombre de petits producteurs. L’objectif était tout d’abord d’arrêter les productions illégales (interdiction d’acheter aux producteurs illégaux qui ont fermé) et de regrouper les producteurs.
La Chine communiste, adepte de "l’économie planifiée" a ainsi réorganisé de fond en comble la production, à coups de fusions et acquisitions. Voilà qui a permis de réduire le nombre d’acteurs et de concentrer l’activité autour de quelques grands groupes faciles à contrôler.
Ensuite : réduction de la production
Autre objectif affiché par les autorités : réduire la production globale de tungstène. Pour cela, la Chine a limité les autorisations minières dès 2001, et a mis en place des quotas à l’exportation et limité les licences d’exportation.
La Chine s’est engagée dans un contrôle des prix à l’exportation, notamment en fixant des prix planchers et en rehaussant ses taxes à l’exportation. Dernière hausse en date : 10% en janvier 2008.
L’aboutissement de cette stratégie : le contrôle du prix mondial du tungstène !
La mise en place des quotas à l’export avait pour objectif d’ajuster l’offre à la demande sur le marché du tungstène. L’idée étant de faire disparaître le trop plein d’offre de manière à ce qu’elle s’ajuste exactement à la demande.
Conséquence directe ? La Chine contrôle de fait les prix mondiaux puisqu’il n’y a pas de concurrents côté offre ! Car n’oubliez pas qu’elle a d’abord éradiqué ses concurrents dans les années 70 et 80 en inondant la planète de son tungstène à bas prix.
Venons-en maintenant à la filière tungstène.
Une fois le marché du concentré en main et les prix mondiaux sous contrôle, la Chine a fait voler en éclats la chaîne des transformateurs de tungstène à son profit
Les mines concurrentes fermées, la Chine captait les clients internationaux acheteurs de tungstène — à commencer par l’industrie de transformation du tungstène.
Comme ils achetaient le concentré en Chine pour le transformer en produits semi-finis avant de le revendre avec plus-value, ils étaient dépendants des prix et des volumes fixés par les Chinois.
Seulement voilà ! Les grands producteurs chinois ont décidé de développer eux aussi leurs activités tungstène vers l’aval : APT (ammonium paratungstate), oxyde de tungstène, poudres de tungstène, poudres de carbure de tungstène, fil de tungstène, carbures cémentés… activités qui sont donc entrées en concurrence avec l’international.
Diabolique !
La mise à mort a suivi le processus suivant :
La Chine a relevé le prix de son concentré et limité l’offre avec ses quotas. La filière internationale de transformation du tungstène est prise à la gorge par le relèvement des cours.
La Chine a ensuite inondé le monde de ses dérivés du tungstène (APT…) dont les prix défiaient toute concurrence !
Les utilisateurs se sont de plus en plus approvisionnés directement en produits intermédiaires auprès de la Chine, plus compétitive, détruisant ainsi toute la filière tungstène concurrente au passage, ou l’obligeant à délocaliser en Chine pour survivre !
Voilà comment la Chine a pris le contrôle de toute la filière du tungstène. Etape par étape, en remontant lentement mais sûrement toute la filière jusqu’à dominer mondialement le marché des produits semi-finis à base de tungstène à très forte valeur ajoutée.
La mauvaise nouvelle ?
Comme cette stratégie a super bien fonctionné, elle l’applique aujourd’hui à d’autres secteurs… C’est le cas des "terres rares" dont la Chine est très richement dotée, ou de l’antimoine et du magnésium. A chaque fois, la Chine détient le quasi-monopole mondial de la production !
Evolution du cours du tungstène
Le cours du tungstène dépend de la production et des exportations de tungstène chinoises. C’est donc la Chine qui maîtrise le prix.
Il s’agit donc pour elle d’optimiser une équation sous contrainte.
Le prix doit être suffisamment élevé pour maximiser ses profits, mais pas trop élevés tout de même pour ne pas décourager les acheteurs ! Et pour être bien certain que les mines de tungstène non chinoises restent fermées, faute de rentabilité suffisante.
Le prix du tungstène (WO3) qui valait 50 $ la tonne en 2003 a fortement grimpé en 2005-2006 jusqu’à près de 180 $ la tonne. Sur 2007, il valait quelque 160 $ la tonne.

Cours du tungstène, en unité métrique et libellé en US$
L’avenir du tungstène ?
Je suis prudente. D’abord parce que les prix sont manipulés par la Chine, ensuite et surtout du fait de l’évolution des législations. Les lampes à incandescence vont disparaître car trop énergivores ! Place aux lampes fluorescentes compactes (CFB).
La France, de mémoire, interdira la commercialisation des lampes à incandescence dès 2010 tout comme l’Australie, l’Allemagne dès 2009 et la très écologiste Californie devrait suivre dès 2012, tout comme l’UE.
Vous voulez un tuyau ?
La fin des lampes à incandescence va faire du mal au marché du tungstène car les filaments de ces lampes constituent un débouché essentiel.
En revanche, dans les nouvelles lampes basse consommation (diodes, CFB) il y a des… terres rares !


