Des mouvements de folie
Les variations auxquelles nous assistons sur le marché des devises depuis quelques jours sont d’une violence inouïe et d’une rapidité exceptionnelle. De mémoire de cambiste, on n’avait jamais vu ça !
Une volatilité paroxystique qu’on affronte déjà sur les marchés actions et matières…
Le yen écrase littéralement l’euro
L’euro vient de toucher lundi un point bas face au yen, à 113,62 yens (EUR/JPY). Le yen a gagné 7,5% en deux séances, 17% la semaine dernière et 33% depuis mi-juillet. La parité flirtait alors à quelques encablures des 170 yens pour un euro.

Evolution du cours de l’euro en yens
Volte-face impressionnante donc puisque le voilà revenu à son plus haut niveau depuis 2002.
Le yen met à genou le dollar, malgré la vigueur actuelle du billet vert
Même chose contre le dollar : le yen (USD/JPY) a gagné plus de 8% contre le billet vert en cinq séances et 15% depuis la mi-août. Et le voilà revenu d’un seul coup à ses plus hauts niveaux : le yen revenant jeudi à 90,93 yens pour un dollar. Du jamais vu depuis… 1994 ! Nous ne sommes plus très loin du record absolu à 79,75 yens pour un dollar.

Evolution du cours du dollar en yens
Et tout ceci alors que le dollar est lui-même dans une phase de rebond généralisé contre la plupart des monnaies. Contre l’euro et la livre sterling, le billet vert a gagné près de 25% depuis l’été, et respectivement 6% et 9% sur les cinq dernières séances…
Le yen remonte donc encore plus vite que le dollar !
Le yen fait plonger la plupart des devises clés du marché des changes
Il vient de gagner quelque 55% contre la couronne islandaise en un mois, 37% contre le won coréen, 30% sur le rand sud-africain, 29% sur le kiwi néozélandais et 25% contre la livre sterling 25% !
Rien que la semaine dernière, le dollar canadien perdait 15% contre le yen et le dollar australien 21% !
Que se passe-t-il donc ?
Le yen devient-il soudainement une valeur refuge dans le chaos généralisé auquel nous sommes actuellement confrontés ?
Pourquoi diable cette monnaie, qui pratique l’un des taux d’intérêt les plus bas de la planète, attire-t-elle autant de capitaux ?
Le tremblement de terre auquel nous assistons est lié à l’inversion du mécanisme du carry trade.
Pendant des années, le Japon a massivement inondé la planète de liquidités
Le mécanisme est simplissime. Le marché monétaire japonais permettait aux investisseurs d’emprunter de l’argent (yens) "presque gratuitement" avec un taux d’intérêt de 0,50%. Ce qu’ils ont fait massivement.
Une fois les yens en poche, l’idée était de les convertir immédiatement pour placer l’argent dans des devises à haut rendement (dollar australien, kiwi néozélandais, couronne islandaise… ou même en euros). Vous l’avez compris, le yen brûlait les doigts des investisseurs.
Tout ceci a maintenu le yen à des cours extrêmement bas pendant des années, et tout un tas de monnaies à des cours artificiellement élevés.
Ces excès sont en train d’être corrigés, violemment
Comme vous le savez, les fonds et investisseurs sont actuellement contraints et forcés de déboucler "à tout prix" leurs positions pour dégager des liquidités et faire face à leurs engagements. Les investisseurs sont donc en train de liquider leurs positions et de racheter massivement du yen sur le marché des devises pour rembourser leurs emprunts. Ce qui fait brutalement monter le yen et chuter certaines devises.
Comme tout le monde se rue vers la sortie en même temps, ceci provoque un "effet boule de neige" : plus le carry trade se dégonfle, plus le yen s’envole et plus nombreux sont les carry traders contraints de sortir du carry trade.
Car dans un tel contexte, même les investisseurs qui n’auraient pas besoin de liquidités sont obligés de racheter du yen pour rembourser leurs emprunts libellés en yens, sous peine d’enregistrer des pertes de changes monumentales !
Une spirale infernale supplémentaire. Haussière cette fois-ci !
Le yen : une "valeur refuge par défaut" quand tout va mal
Aucun doute là-dessus, le yen devient une "valeur refuge par défaut" quand tout va mal. On avait vu cela lors de l’implosion de la bulle Internet et de la crise financière asiatique de 1997. Dès qu’il y a aversion au risque, le yen émerge.
Lorsque la crise des subprimes a éclaté au cours de l’été 2007, nous avons assisté à une première vague d’inversion du mécanisme du carry trade, ce qui a propulsé une première fois le yen à la hausse et les bourses à la baisse. L’affaire Bears Stearns a d’ailleurs marqué un paroxysme.
La mise à mort de Lehman Brothers et l’exacerbation de la crise bancaire ont déclenché une seconde vague de débouclage du carry trade, meurtrière…
Le danger ? L’assèchement du système financier international !
Ce débouclage des positions du carry trade sur yen, on le redoute depuis des années. A plusieurs reprises, j’ai eu l’occasion de vous en parler.
Or il intervient au pire moment et à un rythme de folie. Le système bancaire était, il y a quelques jours, au bord de l’asphyxie tant l’argent ne circulait plus. Les marchés actions croulent en l’absence totale d’acheteurs, les institutionnels et hedge funds exsangues retirant leurs fonds.
Et maintenant, le robinet du carry trade se ferme.
Une bombe à retardement…
Le Japon, seconde économie mondiale, accumule depuis toujours des excédents commerciaux. Mais surtout, il est le premier exportateur mondial de capitaux.
La spirale haussière du yen est une véritable bombe qui tarit les liquidités sur les marchés.
Et en plus, elle va faire plonger l’économie japonaise dans la récession, les entreprises japonaises étant très fortement exportatrices. Imaginez un peu : à chaque fois que le dollar perd un yen, le profit annuel de Toyota chute de 295 millions d’euros.
Le Nikkei n’a pas fini de plonger… et d’entraîner dans sa chute les autres bourses mondiales.
Yen, franc suisse et dollar, même combat
Ce qui se passe sur le yen se produit également sur le franc suisse qui a servi lui aussi de base au
carry trade, le taux d’intérêt de son marché monétaire étant proche de zéro.
Et puis il y a le dollar… 1,2334 contre l’euro hier !


