Décidément, les matières premières prennent un malin plaisir à prendre les marchés boursiers à contre-pied. Alors que le marché du crédit craque de toutes parts et que les Bourses ont tendance à le suivre, certaines matières premières affichent une hausse insolente. A commencer par le minerai de fer : son prix vient de monter de 80% par rapport à l’année dernière…
Précisions méthodologiques
Vous l’avez sans doute entendu dans la presse : le prix du minerai de fer a encore augmenté. Comment donc ? C’est bien simple : bien qu’il soit l’un des plus extraits au monde, le minerai de fer n’est pas négocié sur un marché organisé, mais par des contrats d’approvisionnements pluri-annuels passés directement entre producteurs — les mineurs — et consommateurs — les sidérurgistes. Les contrats portent généralement sur plusieurs années, avec un engagement fixe sur les quantités. Mais le prix, lui, est révisé chaque début d’année, par des négociations de gré à gré. Comprendre : par l’expression d’un rapport de forces !
Avant tout, mettons-nous aussi d’accord sur la notion de prix, car ils sont nombreux : le prix "spot" ("au comptant") est plus élevé que celui des contrats pluri-annuels. Et dans l’un ou l’autre cas, on peut parler de prix du seul minerai, ou de prix "CIF" ("Cost in insurance and freight", soit Coût assurance & fret, ou CAF) si le prix du transport, à la charge de l’acheteur, est ajouté.
L’Asie d’abord !
Mineurs et sidérurgistes prennent le temps de réveillonner, puis commencent à discuter. Le 18 février, les japonais Nippon Steel, JFE et le sud-coréen Posco ressortent du premier tour de table avec le numéro un mondial du minerai de fer, le brésilien CVRD, qui se fait appeler Vale depuis fin novembre 2007. Bilan : un prix en hausse de 65% à 78,89 dollars par tonne ($/t ; prix pour ventes à termes hors transport), après des hausses de 71,5% en 2004, 19% en 2005 et 9,5% en 2006. Les premières négociations servent d’habitude de règle pour les suivantes. La preuve : quelques jours plus tard, le sidérurgiste allemand ThyssenKrupp accepte à son tour une hausse de 65%, de même que d’autres nippons, comme Kobe Steel et Sumitomo Metals.
Des représentants de l’aciérie chinoise Baosteel, toujours en train de négocier, pestent contre une hausse "démentielle". Il y a de quoi : à ce prix, il faut encore ajouter le coût du fret, et comme la pénurie de cargos minéraliers est une réalité, la tonne de minerai de fer au comptant atteignait, la semaine dernière, près de 200 $/t au port chinois de Beilun, selon Bloomberg.
La mesure de l’appétit chinois
Nous passons notre temps à vous indiquer que la croissance chinoise, insatiable jusqu’à l’indigestion, est l’un des facteurs essentiels de la hausse des cours. Histoire d’enfoncer le clou — de fer ? –, voilà quelques faits relevés par Christian Hocquard, spécialiste du très français Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), en janvier dernier : "la Chine consomme 30 à 35% de la demande mondiale de métaux de base et compte pour 60% d’accroissement de la demande mondiale". "Entre 2000 et 2007 la Chine a consommé 65% de la demande additionnelle mondiale d’acier", ajoute-t-il. Et elle consomme maintenant 42% du minerai de fer commercialisé à l’international (aussi appelé "seaborne" ; contre 7% en 1990). Et il ajoute : la Chine "importe 45% de son minerai de fer", alors qu’elle est pourtant son premier producteur mondial !
Le marché du minerai de fer exporté — c’est-à-dire intercontinental, qui s’oppose au minerai "consommé sur place" — par cargos minéraliers représente, grosso modo, 850 Mt cette année. Il se trouve qu’il est déficitaire, de 25 Mt en 2007.
Face à des sidérurgistes éclatés, les puissants mineurs font donc la loi.
Continuons avec l’étude Ernst&Young "Mines et métaux" sortie en janvier 2008. Selon ce document, les prix actuels viennent du manque d’investissement de prospection minière de ces dernières années, les vieilles mines ne pouvant répondre à la demande émergente. Faute de marge de manoeuvre sur les quantités, la seule variable d’ajustement est le prix.
L’étude d’E&Y nous aussi apprend qu’après le platine, le nickel et l’aluminium, le minerai de fer est le marché métallique le plus concentré : "plus de 40% de la production est contrôlée par les cinq premiers mineurs du secteur, à comparer avec moins de 20% en 1975". Face à des sidérurgistes éclatés, les puissants mineurs font donc la loi.
Ce qui permet au numéro deux mondial du minerai de fer, Rio Tinto, de déclarer qu’il souhaite demander une hausse supérieure à celle négociée par le brésilien Vale. Justification invoquée : les cargaisons de Rio à destination de l’Asie partent de l’Australie voisine, et non du lointain Brésil. Voilà qui pourrait bien constituer un précédent et rompre le prix uniforme du minerai (hors transport) dans le monde entier…
Et ce n’est pas fini !
Rappelons que Rio Tinto est sous le coup d’une interminable OPA de son concurrent BHP Billiton. S’ils sont réunis — ce serait une fusion à environ 150 milliards de dollars ! –, ces deux mineurs généralistes produiront autant de minerai de fer que Vale, soit environ 150 Mt.
En attendant, les numéros quatre et cinq mondiaux du secteur, le sud-africain AngloAmerican et le suisse Xstrata font leur beurre. Ce dernier, justement, a été approché par Vale en janvier, mais Xstrata et son principal actionnaire, Glencore, auraient été trop gourmands au goût des Brésiliens. Jusqu’à la prochaine fois…
Autant dire que le mouvement de méga-fusions n’est pas terminé. Autre facteur d’optimisme : les sidérurgistes se montrent confiants dans leur capacité à répercuter la hausse du prix du minerai — soit environ 15% du coût de l’acier — sur leurs clients industriels. Voilà un soutien supplémentaire pour les inoxydables prix du fer…
ArcelorMittal s’envole en bourse !
Face à la hausse du coût du fer, ArcelorMittal réagit fortement :
- le groupe a annoncé qu’il allait augmenter de 12% à 15% les prix de ses aciers plats au carbone en Europe à compter du 1er avril 2008
- surtout, il poursuit sa stratégie de sécurisation des approvisionnements en fer, en rachetant massivement des mines de fer. Actuellement, le groupe extrait déjà la moitié du fer dont il a besoin. Ce chiffre doit passer à 75% en 2012 et 90% en 2018.
Du coup, ArcelorMittal, déjà meilleure performance du CAC en 2007, gagne plus de 12% en 4 jours !


