Ce n’est peut-être pas la vente de l’année, mais elle reste symbolique. Pour quelques centaines de millions de dollars, entre 200 et 300 selon les dernières estimations, le groupe suisse Ecom va racheter la branche de trading de cacao du groupe londonien Armajaro, dirigé par Anthony Ward surnommé Chocfinger.
Il s’agit de deux groupes plutôt discrets dans le monde des matières premières. Ils partagent également la caractéristique d’être diversifiés. S’ils sont tous les deux d’importants acteurs du monde du cacao, ils sont également présents dans le coton ou le café.
Pour modeste que soit ce rachat, au regard des dizaines de milliards échangés dans le domaine minier par exemple, il est un indice précieux sur le marché des matières premières. Les soft n’ont plus la cote, mais pas pour tout le monde. Petite explication.
Le trader contre le négociant
Régulièrement, les mots “trader” et “négociant” sont associés, voire confondus. Pourtant Armajaro et Ecom ont des profils extrêmement différents. Armajaro est fondamentalement un hedge fund. Fondé par Anthony Ward dans les années 1990, le fonds s’est spécialisé dans la spéculation à la hausse ou à la baisse sur les matières premières… en “orientant” les cours le cas échéant. Par exemple, en 2010, le groupe a acheté d’importantes quantités de cacao pour créer une pénurie artificielle sur le marché et faire remonter les prix.
Le problème avec le trading, c’est qu’on gagne de l’argent d’abord parce le marché est haussier. Or, depuis 2012, les cours des matières premières vacillent. Sur son année fiscale précédente, le groupe a même affiché une perte de 10,3 millions de dollars.
Ecom au contraire affiche une bonne santé. La raison est peut-être à rechercher dans son modèle. Le groupe Ecom est d’abord un groupe de commerce, qui partage ses activités entre les salles de marchés et les champs africains.
Ecom dans les champs
Le groupe de Pully, en Suisse, est d’abord une société familiale. Créée en 1849 par la famille Esteve, la compagnie est aujourd’hui encore entre ses mains, plus de 150 ans plus tard. Fondée à l’origine pour approvisionner l’Espagne en coton, la société s’est depuis développée dans le café et le cacao. Mais la principale différence avec Armajaro, c’est l’approche des matières premières. Autant le groupe d’Anthony Ward est une caricature de société détachée de la matière et accrochée aux écrans de trading, autant Ecom travaille aussi dans les champs.
Comme le raconte Ramon Esteve, représentant de la sixième génération à la tête d’Ecom, “nous allons directement à la source, nous achetons aux producteurs n’importe quand, nous sommes les exportateurs locaux”.
Est-ce ce modèle économique qui a donné à Ecom les moyens de racheter Armajaro ? En tout cas la société semble devoir son succès avant tout à sa gestion, et non pas à une orientation à la hausse d’un marché.
Comme le résume Teddy Esteve, à la tête de la branche café du groupe, “ce que l’on nous a appris est ‘oublie les volumes, la seule chose importante est la profitabilité’”. Traduisez, il ne dépend que de nous pour gagner de l’argent.
Pourtant, tous les acteurs du secteur ne peuvent pas afficher la même assurance face à la baisse des cours des matières.
Un marché durement déprimé
La chute des soft commodities, les produits agricoles, a commencé il y a à peu près deux ans. Le graphe ci-dessous illustre l’évolution des prix du sucre depuis 1970. La tonne de sucre a perdu près de 300 $ depuis 2011. Ce n’est pas un simple repli des cours auquel nous assistons, mais bien le début d’un changement de tendance. Les cours sont installés dans une tendance fortement baissière.
J’aurais très bien pu vous donner le même graphique pour le café ou le cacao. Toutefois, l’explication de la baisse est différente pour chaque matière. Ainsi, le marché du café est cette année victime d’une surproduction. Le marché du cacao a, lui, été touché par la guerre civile qui a divisé et paralysé la Cote d’Ivoire, le premier producteur mondial.
Pour le sucre, si les conséquences d’une forte production ont pesé sur les cours, il faut également compter sur une moindre consommation pour des raisons de santé publique. Selon un rapport de la banque Credit Suisse intitulé “Is Sugar Turning the Economy Sour ?”, l’horizon est effectivement inquiétant. La banque souligne que “la probabilité d’une vague négative dans l’opinion publique et la menace latente d’une régulation et d’une taxation [des produits trop sucrés] sont un problème que l’industrie Food & Beverage devrait clairement traiter”. L’initiative, l’année dernière, d’une campagne contre les boissons sucrées par l’ancien maire de New York,Michael Bloomberg, a été une première alerte. Le monde développé se dirige vers une consommation de produits moins sucrés.
[Si le monde occidental tend à consommer moins de sucre et de produits gras, la tendance est tout autre dans les pays émergents, où la consommation de viande, produits trop gras ou sucrés explose littéralement. Avec pour corollaire une véritable épidémie d'obésité et de diabète. Dans Défis & Profits, Cécile Chevré a misé sur un leader mondial de la lutte contre le diabète, fortement implanté dans les pays émergents dans lesquels il accompagne les campagnes publiques de prévention et de traitement. Ce laboratoire européen a de nombreux atouts : des produits adaptés aussi bien aux pays émergents qu'occidentaux, une forte implantation mondiale, une expertise reconnue en matière d'innovation... et de bons résultats trimestre après trimestre. Une valeur à découvrir dans Défis & Profits... ]
Mon conseil
Armajaro n’est pas le seul à se désengager d’un marché où les perspectives sont incertaines. Bunge, un des quatre grands du trading de matières, vient d’annoncer la mise en vente de ses moulins à canne à sucre au Brésil, et Archer Daniels Midland, un autre des grands traders, pourrait vendre ses activités dans le cacao à Cargill.
A côté des sociétés qui ont les matières premières inscrit dans leur ADN comme Ecom, les seuls qui continueront de profiter de ce marché seront tout simplement les consommateurs, c’est-à-dire les sociétés agro-industrielles.
Les groupes comme Tate & Lile (TATE : LES), Nestlé (NESN : VTX) ou encore Barry Callebaut (BARN : SW) voient leurs cours en hausse depuis deux ans. Si la crise du sucre ou du café continue, ces groupes seront les grands gagnants.
Bon investissement



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